Cathédrale Holy Trinity

Arrondissement de La Cité
29-35, rue des Jardins



Sise à l'ouest de la place d'Armes, la cathédrale Holy Trinity a été édifiée de 1800 à 1804, d'après les plans du capitaine William Hall et du major William Robe, officiers de l'Artillerie royale en garnison à Québec. Cependant, l'histoire du monument, comme celle du diocèse anglican de Québec dont il est le siège, commence en 1759, au lendemain de la Conquête.

À la recherche d'un lieu de culte, les Britanniques optent pour l'église des récollets, qui occupe alors ce site. Ce n'est qu'à la suite de l'Acte constitutionnel (1791), de la création du diocèse anglican (1793), puis, surtout, de l'incendie de l'église et du couvent des récollets (1796) que les autorités londoniennes envisagent d'édifier, dans cette capitale de l'Amérique du Nord britannique, une " église métropolitaine ". La construction de la cathédrale Holy Trinity coïncide avec la consolidation de la présence étatique de l'Angleterre dans sa colonie. En 1800, aux côtés du palais de justice en chantier, l'église confirme l'établissement, autour de la place d'Armes, d'un nouveau centre institutionnel. Pour l'Église d'Angleterre, la construction de la cathédrale représente aussi l'occasion d'étayer, au regard de l'Église catholique en place, son éventuelle prééminence. Jacob Mountain, premier évêque du diocèse et fervent défenseur de cette primauté, consacrera près de vingt ans à l'achèvement du monument.

La persévérance de l'évêque sera d'ailleurs couronnée de succès : sur un site plus élevé que celui de Notre-Dame, la cathédrale Holy Trinity tourne vers la place d'Armes - et à l'est, comme le veut la tradition chrétienne - un monumental chevet qui marque sa présence dans la ville. Toute classique, la cathédrale se fait un peu le porte-étendard d'une nouvelle ère nord-américaine, d'une nouvelle civilisation et du siècle qu'elle inaugure. C'est, écrira Joseph Bouchette, " le bâtiment le plus correct de la ville, et même de toute la province ". À l'image des cathédrales de la métropole, nichées dans des closes, la cathédrale Holy Trinity de Québec se blottit dans un enclos, que ceignent un muret et une clôture de fer forgé. Le recul de l'église par rapport à l'entrée de l'enclos, rue des Jardins, a réservé un vaste parc qui la met en évidence tout en libérant l'espace nécessaire aux bâtiments que l'on retrouverait dans un tel lieu en Angleterre. Au sud de l'église s'implante le Bishopthorpe, autrefois le Rectory (presbytère), belle résidence néoclassique conçue en 1841 par les architectes Hacker et Fletcher. À sa droite, le Church Hall est érigé en 1890 sur les plans de Harry Staveley. Sa silhouette, son appareil de pierre à bossage et surtout, à l'étage, le vaste hall couvert par une charpente de bois évoquent l'âge victorien.

L'extérieur de l'église et ses abords demeurent, près de deux cents ans plus tard, dans un état proche de l'original. Le capitaine Hall et le major Robe ont imaginé un édifice particulièrement sobre : un parallélépipède rigoureux, sans saillies, ni transept, ni claire-voie. Le climat local et les difficiles conditions du chantier, qui ne cessait de dépasser ses coûts en dépit des réductions imposées au projet, ont d'une certaine façon servi l'expression pure du classicisme que recherchaient les architectes : les oculi des frontons, les pilastres ioniques, l'étagement des fenêtres sur les façades latérales, la fenêtre palladienne du chevet, les voussoirs au-dessus des ouvertures principales comptent parmi les rares parures du monument. Les architectes ont puisé à deux modèles de la tradition classique : la Marybone Chapel et l'église St. Martin in the Fields. Ces deux églises londoniennes sont l'œuvre de l'architecte britannique James Gibbs, qui en a publié les dessins dans un recueil de modèles, A Book of Architecture (1728), fort utile aux constructeurs coloniaux dont les ressources sont limitées.

Confrontés aux déficiences de la main-d'œuvre locale, inaccoutumée au vocabulaire architectural proposé, et à la pénurie des matériaux qui auraient, en Grande-Bretagne, convenu à la conception classique, les architectes ont dû faire preuve d'imagination. Sur les façades simplifiées, mais non moins régies par la juste proportion de la théorie classique, la rare et coûteuse pierre de taille ne sert que les motifs particuliers ; ailleurs sur les murs, ce sont des faux-joints à ruban posés sur enduit qui imitent la pierre de taille. De même les oculi des façades, destinés à recevoir les armoiries royales et diocésaines, demeurent nus à ce jour. Et la tour, quoique d'une ressemblance frappante avec celle de St. Martin in the Fields, s'élève bien moins haut que son modèle : au lieu d'être en pierre, comme le prévoyait sa massive base maçonnée, le clocher consiste en une structure de bois revêtue de feuilles de fer-blanc.

En dépit de ces efforts d'adaptation au contexte, le chantier n'a pas été sans peine. En fait, si l'aval ultime de Londres quant aux dépenses encourues, décuplant pratiquement l'estimation initiale, atteste la détermination des autorités à terminer la cathédrale, ce n'est qu'en 1818 qu'on y met la touche finale : pour mieux l'adapter au conditions climatiques, on exhausse son toit hors des proportions qu'aurait imposées la théorie. L'oculus supérieur des frontons et l'interruption des fenêtres de la tour, franchies par le pignon du toit, témoignent encore de cette entorse à la règle. Toutefois l'évêque Mountain, qui en a tant, à Londres, promu la construction, n'en est sans doute pas moins satisfait. Avec son haut clocher, qui tire fort bien parti de la topographie (il dépasse d'un mètre celui de la cathédrale Notre-Dame), avec son volume épuré tout à l'opposé de l'expressivité théâtrale des églises catholiques romaines, la cathédrale Holy Trinity, en 1820 comme aujourd'hui, se révèle la digne représentante de la Grande-Bretagne en Amérique du Nord. En 1830, on installe dans le clocher un carillon d'une rare qualité, qui demeure l'un des seuls exemplaires du genre en Amérique du Nord : la cathédrale est désormais tout aussi sonore que visible.

L'intérieur est ample : l'espace continu de la nef et du chœur, long de 32 mètres et large de 20, s'échoue, à l'est, sur les cloisons incurvées qui isolent le sanctuaire, semi-circulaire, des sacristies nichées dans les angles. De part et d'autre de la nef, deux vaisseaux s'étagent des galeries latérales, éclairées par des rangées de fenêtres qui rythment la composition. Une voûte en berceau, remarquable, enveloppe l'espace homogène, depuis le narthex jusqu'au chœur qu'elle termine en cul-de-four. On s'étonnera du motif en losanges de cette voûte : faite en bois, elle imite les caissons modelés en stuc que l'on aurait retrouvés dans quelque église londonienne. L'idée, hybride, jette un pont entre l'idéal britannique et le contexte colonial : la composition de la voûte, comme le déclare le major Robe, s'inspire des plafonds usuels à Québec, qui juxtaposent planches et couvre-joints. " J'ai pensé qu'en les croisant, ce serait d'un bel effet ", écrit-il.

Au mur du chœur, les plaques des Dix Commandements accompagnent le rituel de la foi anglicane, et la nef, dédiée à l'assemblée, ne réserve au sanctuaire qu'un espace minimal ; ce sont là des dispositions propres au paysage ecclésial de la Réforme. Au-delà de cette adéquation du lieu à son culte, l'intérieur admirablement cohérent annonce plus encore la poursuite des objectifs classiques de ses architectes, multipliant à l'intention de l'initié les références qui marquent l'ascendance de l'édifice et dénotent l'originalité créatrice de ses concepteurs.

Cet intérieur, comme le désigne le major Robe, " est d'ordre ionique ancien ". On y remarquera les chapiteaux sculptés par l'artiste montréalais Louis-Amable Quévillon, qui a failli, dit-on, se trouver excommunié pour cette œuvre anglicane ; ils se caractérisent par une double volute couronnant colonnes et pilastres. L'entablement supporte, régulièrement rythmée, la retombée de la voûte en arcades. Le même ordre ionique caractérise le fauteuil de l'évêque, la baie palladienne du chœur, les porteurs de la tribune d'orgue, la corniche à modillons courant autour de la nef, les faux-joints, incisés dans les murs peints pour imiter la pierre calcaire. Ces détails réitèrent, partout, la fidélité du concepteur à la logique proportionnelle et ornementale du style. D'ailleurs, les couleurs de la récente restauration (1992-1994), conformes à l'esprit de la composition initiale, l'ont avec bonheur respectée.

Cela dit, l'atmosphère de l'ensemble, en dépit de sa modénature classique et de ses couleurs actuelles, appartient surtout à la fin du XIXe siècle. En 1833, en 1857 et surtout en 1899, la cathédrale est mise au goût du jour : on y ajoute des galeries arrière pour accueillir l'assemblée croissante des fidèles, une chaire moins imposante, plus conforme à l'idéal calviniste de l'Église réformée, puis des bancs fermés abaissés, qui se prêtent mieux à la communion conviviale des fidèles. Mais l'époque victorienne et le mouvement ecclésiologiste, qui prône le retour de la liturgie traditionnelle dans l'église anglicane, auront marqué encore davantage l'intérieur du major Robe : on reconnaît, du second, l'agrandissement à même la nef de l'espace réservé au chœur, et le déplacement du mobilier (chaire et fonts baptismaux) de façon à souligner l'importance des sacrements, tout cela aux dépens du cadre architectural classique, neutralisé autant que possible par l'éclectisme victorien qui superpose à l'ordonnance stricte un foisonnement de couleurs et de décors propres à l'esprit romantique.

De l'aube du XXe siècle date ainsi la fonction commémorative de l'espace cultuel, qu'incarnent les nombreuses plaques de marbres ou de laiton apposées sur les murs ou dédicaçant quelque objet liturgique, et, surtout, les fenêtres de la cathédrale. Au nombre de vingt-deux (le chiffre est en soi exceptionnel), les remarquables vitraux ont été installés entre 1864 et 1967. Ils rappellent par l'association à une scène biblique la mémoire d'un disparu. Le premier, celui de la fenêtre palladienne du chœur, honore en un triptyque, Ascension, Transfiguration, Baptême, la mémoire de George Jehoshaphat Mountain, troisième évêque anglican de Québec et fils du premier évêque Mountain. Celui-ci repose sous le chœur de la cathédrale, aux côtés de Charles Lennox, duc de Richmond ; le buste, dans le chœur, est à son image.

Cet bref aperçu en est éloquent, l'espace cultuel de la cathédrale Holy Trinity est chargé de souvenirs et d'éléments d'intérêt. Les armoiries du diocèse et de la couronne d'Angleterre, l'orgue installé en 1959 (le cinquième à occuper la galerie arrière), le prie-Dieu, œuvre de l'architecte britannique Mervyn E. Macartney et du sculpteur Edmond Burton, les bancs fermés, fort typiques de la pratique, abolie en 1899, de louer les places dans l'église, ou le trésor, qui compte de magnifiques pièces d'orfèvrerie et de passementerie, certaines offertes par George III, ne sont que quelques-uns de ses attraits.

Première cathédrale de l'Église d'Angleterre construite hors des îles Britanniques, Holy Trinity se distingue par une homogénéité et une cohérence architecturale exceptionnelles. Signe de renouveau dans l'Église d'Angleterre, à une époque où toutes les églises construites en Grande-Bretagne comme cathédrales, sauf la célèbre St. Paul de Londres, dataient du Moyen Âge ; signe de renouveau, aussi, en Amérique du Nord et dans la capitale, où sa franche nouveauté inspirera maints constructeurs, la cathédrale Holy Trinity, conservée depuis par l'attention de ses protecteurs et restaurateurs, reste à la hauteur de ses ambitions initiales. La cathédrale Holy Trinity a été classée monument historique en 1989.



Luc Noppen et Lucie Morisset

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