Église de La Nativité-de-Notre-Dame
(1916-1918)

Arrondissement de Beauport
25, avenue du Couvent



Véritable lieu de mémoire, le site de l’église de La Nativité-de-Notre-Dame porte les traces de cinq édifices religieux, y compris l’église actuelle, chacune englobant l’emplacement ou les vestiges de l’église précédente, et ce, depuis le XVIIe siècle.

La première église, terminée vers 1676, perdurera jusqu’en 1722 ; la deuxième, érigée en 1722, jusqu’en 1847. L’iconographie ancienne montre sa silhouette distinctive, avec ces trois clochers semblables à ceux de l’église de la Sainte-Famille (île d’Orléans), soit les deux tours d’angle édifiées en 1783 et le clocher central en 1796. La troisième église, construite en 1849-1850 d’après les plans de Charles Baillairgé, affiche le nouveau style néogothique avec ces deux hautes tours-clochers, dont quelques plans sont conservés aux Archives nationales,et décorée par François-Xavier Berlinguet (1830-1916), architecte et ornemaniste. Elle sera rasée par les flammes le 24 janvier 1890. La reconstruction de l’église – la quatrième – débute dès 1890 et se poursuit jusqu’en 1914, année qui marque l’achèvement du décor intérieur. Dessinée par François-Xavier Berlinguet,elle reprend dans ses grandes lignes l’aspect du temple antérieur pour ce qui est des hautes tours-clochers et du style néogothique, adapté cependant au goût de l’époque sous l’influence du High Victorian Gothic. François-Xavier Berlinguet imprime donc avec vigueur la manière néogothique victorienne dans le paysage architectural de la région de Québec. Il semble par ailleurs que l’église de Beauport ait servi de modèle pour la basilique St. Dunstan de Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard, que Berlinguet a conçue plus tard. 

Une fois de plus, le feu ravage le lieu de culte le 21 février 1916 :
« Les flammes ont pris naissance dans la sacristie, par une journée très froide (-25oF). On a cru qu’une cheminée défectueuse était à l’origine de l’incendie. De forts vents ont propagé le feu, par la toiture, à tout l’intérieur de l’église. Moins endommagées que lors de l’incendie de 1890, les murailles ont pu être solidifiées pour servir à la nouvelle construction. Les paroissiens ont réussi à sauver des tableaux, des ornements, des statues et des bancs pour les entreposer à l’intérieur de la salle publique. Le vicaire M. Verret est parvenu à soustraire aux flammes les Saintes Espèces » (Chassé,1989, 6).
 

La cinquième église, qui celle-là subsiste toujours, est édifiée de 1916 à 1918 à même les murs de l’église incendiée, par l’architecte Georges-Émile Tanguay. Les hautes flèches de Berlinguet ne seront cependant jamais reconstruites. Leur absence constitue d’ailleurs le seul moyen de distinguer les deux églises dans l’iconographie ancienne, le parti pris ayant été vraisemblablement de restituer le monument précédent, et ce, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. La reconstruction à l’identique ou à partir d’éléments existants n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire de l’architecture du Québec : l’église de Saint-Louis-de-Courville (1917), par exemple, réutilise en partie les murs de l’église initiale qui avait été ravagée par les flammes ; la basilique-cathédrale de Notre-Dame-de-Québec est entièrement reconstruite en 1922, à l’aide de photographies et de plans originaux livrés par les chantiers antérieurs (Noppen et Morisset, 1996, 62). 

L’architecte de la reconstruction, Georges-Émile Tanguay (1857-1923), établi à Québec, aura une carrière féconde. On lui doit l’hôtel de ville de Québec, rue des Jardins, et plusieurs édifices municipaux. Seul ou avec ses associés – Alfred N. Vallée (avant 1911), Honorius Lebon (1911-1919) et Raoul Chênevert (1919-1923) –, il est le maître d’œuvre de centaines de réalisations dans la région de Québec et à la grandeur de la province. Sa production est d’ailleurs extrêmement variée. Au tournant du Xxe siècle, on dit qu’il est l’architecte le plus en vue à Québec. Dans le domaine de l’architecture religieuse, à cette époque précise, on lui doit Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette, exceptionnelle, mais aujourd’hui disparue. Signalons que l’abondante collection de plans et dessins de Tanguay pour l’église de La Nativité-de-Notre-Dame, conservés aux Archives nationales du Québec, comprend plus d’une centaine de feuilles dont des plans sur papier ciré et sur papier calque, de même que plusieurs épures ou dessins grandeur d’exécution qui témoignent de la grande maîtrise de cet architecte talentueux. Ces dessins portent exclusivement sur l’architecture intérieure et sur le mobilier de l’église. 

L’église de La Nativité-de-Notre-Dame, qui mesure 270 pieds (82 mètres) de longueur sur 88 pieds (27 mètres) de largeur, développe un plan longitudinal avec un chœur plus étroit que la nef, à chevet plat, surmonté d’un cloc-heton, et se terminant par une sacristie. Edmond Bélangera agi comme entrepreneur général et Jean-Baptiste Dufresne comme maître maçon (Chassé, op. cit.,7) ; à noter que, pour une raison qui reste à expliquer, la maçonnerie des murs latéraux diffère, le long pan nord étant de granit rougâtre à bossages et celui du sud, en moellon équarri de Beauport. L’intérieur de l’église est la reproduction du décor néogothique conçu par François-Xavier Berlinguet, comme l’affirme Béatrice Chassé : « À l’intérieur, on retrouve la même similitude entre l’église construite en 1890 et le temple actuel. Comme auparavant, la nef est divisée en trois vaisseaux séparés par des arcades gothiques soutenues par des piliers avec chapiteaux à motifs végétaux. La structure de la voûte, la balustrade, les bancs et la chaire sont en tout point semblables à ce qui existait antérieurement. La différence la plus notable consiste dans l’ajout d’une corniche [bandeau] dans le chœur, au-dessus du maître-autel et du retable » (Ibid.). Cet intérieur nous plonge véritablement dans l’époque victorienne par ses boiseries très foncées, sa polychromie d’époque, ses ornements de plâtre abondamment moulurés, son chemin de croix grand format et l’abat-son de la chaire qui expose des angelots polychromes. Restauré en 2001 par les architectes Lemay, Guy et Associés, le décor intérieur est en excellent état. 

Le mobilier liturgique de l’église de La Nativité-de-Notre-Dame connaît des changements vers 1930, au moment où le jeune architecte Adrien Dufresne (1904-1982), fraîchement diplômé de l’École des beaux-arts de Québec, originaire et résident de Beauport, entreprend de doter l’église d’un maître-autel et d’autels latéraux qui en feront la renommée. Nous ignorons dans quel contexte il a obtenu cette commande, mais tout porte à croire que les autels pourtant dessinés par Tanguay n’ont pas été installés. Les travaux débutent en 1930 pour se terminer en 1932 (Ibid., 9). Adrien Dufresne a dessiné le mobilier, J. Georges Trudelle (1877-1950) de Saint-Romuald exécute les ouvrages de menuiserie et la sculpture, tandis que Henri Angers (1870-1963) de Québec réalise les 31 statues.Le retable-tabernacle du chœur attire tous les regards. Dans un style néogothique propre à Dufresne, il rappelle celui de Notre-Dame de Montréal. La critique ne manque pas de louer le travail de l’architecte à l’église de Beauport, notamment pour la symbolique fouillée de ces ouvrages de bois qui s’inscrivent dans le renouvellement des arts sacrés à une époque où le plâtre et les ornements achetés par catalogue sont décriés. Dans L’Action catholique, l’abbé Jean-Thomas Nadeau consacre un article dithyrambique à l’œuvre de Dufresne : « À Beauport, le Curéet les marguilliers, avec l’appui de la paroisse, ont voulu que leur puissante église fût dotée d’un maître-autel qui en fût vraiment le cœur, qui fût une pièce originale, remarquable, d’un travail sincère et poussé à fond. » Cette réalisation donne en fait un second souffle à la longue tradition de sculpture sur bois au Québec. Il faut dire aussi que l’église semble stimuler l’imaginaire de Dufresne, qui, dès 1924, dessine une élévation de la façade, avec les hautes flèches typiques de la silhouette néogothique, mais à la manière de l’artiste. 

Les œuvres d’art de La Nativité-de-Notre-Dame comprennent également des œuvres picturales, non signées, présentées à la manière d’un cycle narratif sur la Nativité, la Sainte Famille et la crucifixion, visible au-dessus des autels latéraux et encadrant le retable du chœur. Comme le chemin de croix, anonyme aussi, elles restent à documenter. À Beauport, la légende veut que la chaire, le chemin croix et des bancs aient été rescapés de l’incendie (Ibid., 12), mais nous ne saurions le confirmer. Enfin, le grand orgue fabriqué par la maison Casavant en 1931 retient l’attention par ses 4 claviers et ses 60 jeux. Adrien Dufresne aurait également conçu le buffet destiné à recevoir les quelque 5 000 tuyaux (Ibid., 14). 

Le site religieux, centre de l’arrondissement historique de Beauport, regroupe un presbytère, portant l’inscription 1902, un vaste cimetière d’intérêt, un monument du Sacré-Cœur et le couvent des Sœurs de la congrégation de Notre-Dame, à proximité, érigé en 1885-1886. L’ancien Centre des loisirs, quoique plus moderne, ne dépare pas l’ensemble patrimonial. L’église de La Nativité-de-Notre-Dame, copie quasi conforme de l’œuvre de François-Xavier Berlinguet et réminiscence du néogothique victorien, possède une valeur patrimoniale élevée. Elle requiert, en fait, des études plus exhaustives pour livrer son potentiel, car ce monument reste peu documenté.



Hélène Bourque

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