Église de Notre-Dame-de-L’Annonciation
(1907-1910)

Ville de L'Ancienne-Lorette
1625, rue Notre-Dame



S’il est un site chargé d’histoire, c’est bien celui de l’église de Notre-Dame-de-L’Annonciation, le troisième lieu de culte. Il y a eu d’abord la chapelle de Lorette, érigée en 1674 en partie sur le terrain du cimetière actuel, comme l’indique une marque au sol. Panneaux d’interprétation et monument commémorent la chapelle et la mission jésuite. Entre 1719 et 1723, on construit cette fois une église de pierre au plan en croix latine et orientée, qui « mesurait 120 pieds de longueuret la nef avait une largeur de 38 pieds. Le transept du côté nord excédait d’au moins 20 pieds la longueur du transept du côté sud. En souvenir du sanctuaire des Hurons, on avait installé à son extrémité une chapelle dédiée à Notre-Dame de Lorette » (Allard, 1979, 200). Son emplacement correspondait en partie à celui du temple actuel ainsi qu’à la portion de terrain entre le cimetière et l’accès du transept nord. Cette première église a servi d’avant-poste fortifié aux soldats de Wolfe pendant la Conquête britannique, avec retranchements et canons (Ibid.). 

La vieille église de pierre, que les paroissiens ont pensé reconstruire dès 1835, est agrandie de façon significative entre 1835 et 1839 selon les directives de Mgr Turgeon,qui souhaite que « la nef soit élargie de 8 pieds de chaque côté, qu’elle soit allongée de 25 pieds du côté sud, que les murs aient une hauteur d’au moins 25 pieds, que les croisées du sanctuaire et des deux chapelles soient agrandies pour correspondre à la nef » (Ibid.,203). L’architecte de ces travaux nous est inconnu. Au tournant du XXe siècle, le vénérable lieu de culte apparaît en mauvais état ; des lézardes inquiètent les marguilliers. En juillet 1904, un rapport de l’architecte Louis Ouellet et de l’entrepreneur maçon Louis Larose confirme ces appréhensions : l’église nécessite des travaux structuraux importants. 

Il n’en faut pas plus pour que le projet d’une nouvelle église, plus spacieuse, prenne forme au sein de la communauté. Dès janvier 1905, puis en janvier 1906, des paroissiens présentent une requête à l’archevêque de Québec, Mgr Bégin, alléguant la vétusté et petitesse de la vieille église. Le 7 mars 1906, l’archevêque accorde l’autorisation de reconstruire l’église de L’Ancienne-Lorette. La communauté nourrit un projet grandiose, car cette paroisse établie de longue date est prospère. Un concours d’architecture est lancé à cette fin. La firme d’architectes Ouellet et Lévesque remporte les honneurs pour la qualité du projet soumis. La Semaine commerciale, en date du vendredi 30 mars 1906, relate les faits :« Dans un concours institué entre les principaux architectes de cette ville, pour la construction d’une église à l’Ancienne-Lorette, les dessins des architectes Ouellet & Lévesque ont été unanimement choisis, et en conséquence ces messieurs ont été chargés de la préparation des plans et devis. Les soumissions seront demandées vers la fin du mois de juin prochain. Coût approximatif,$ 80, 000.00 », (La Semaine commerciale,30 mars1906, 13). 

À la suite d’un premier appel d’offres en juillet, lesquelles s’avèrent trop élevées, d’autres soumissions sont demandées en août et en septembre 1906 ; Joseph Gosselin entrepreneur de Lévis, est alors sélectionné. Le chantier de Notre-Dame-de-L’Annonciation nécessite d’abord la construction d’une église temporaire puisque l’église projetée couvre le site de l’ancienne église à démolir. Le 5 novembre 1906, commence la construction de la chapelle temporaire, sur le site de l’école actuelle ; elle sera ouverte au printemps 1907, lorsque la vieille église de pierre aura été démolie pour faire place au chantier. Parallèlement, on procède à la préparation de la pierre (extraction, transport et taille). On a décidé en effet d’utiliser une pierre locale, un granit, pour les murs et la pierre calcaire pour les ornements : « On avait d’abord songé à la pierre calcaire de Deschambault, mais des citoyens suggérèrent d’utiliser la pierre locale, le granit que les bouleversements géologiques avaient laissé en grande quantité, surtout dans le rang Ste-Anne. Ils optèrent pour cette dernière. Grâce à l’économie réalisée sur le transport, l’archevêque autorisa la construction du portail tel qu’il apparaissait sur le plan original, et qu’il avait recommandé de modifier pour des fins d’économie » (Ibid.,211). À L’Ancienne-Lorette, le 2 décembre 1906, les tailleurs de pierre se mettent à l’œuvre. 

Le chantier de Notre-Dame-de-L’Annonciation s’ouvrele 11 mai 1907, avec la mise en place des fondations, et la bénédiction de la pierre angulaire a lieu le 28 juillet suivant. Les ouvriers s’attaquent à la construction du toit le 14 février 1908 et le 28 février 1908 les longs travaux de maçonnerie s’achèvent. Le 14 et le 24 septembre, on pose les croix sur les clochers, hauts d’environ 233 pieds(71 mètres). La cloche de 1838 – un souvenir de l’église précédente – est installée le 23 octobre suivant, au-dessus de rond-point du chœur. La statue de la Vierge, Notre-Dame-de-L’Annonciation, qui domine la façade, a été exécutée par Louis Jobin et livrée à la paroisse le 22 mai 1909. 

Parallèlement au gros œuvre, des démarches sont entreprises pour le parachèvement de l’intérieur du lieu de culte, pour lequel un décret sera émis le 11 janvier 1908. Toujours selon les plans de Ouellet et Lévesque, ces travaux intérieurs (voûte, stalles, trônes, chaire, fontsbaptismaux, bancs, etc.) seront réalisés par les entrepreneurs Paquet et Godbout de Saint-Hyacinthe. L’exécution des travaux de marbre artificiel (autels, colonnes du chœur, table de communion) est confiée à Laurent Moisan de Québec. L’église de Notre-Dame-de-L’Annonciation est inaugurée le 12 octobre 1910. Le quotidien Le Soleil commente ainsi l’événement : 

Ce temple religieux, un véritable bijou du genre,et sans craintes on peut dire, est sûrement le plus beau du district, et même de la province, fait honneur aux sentiments religieux de la population de l’Ancienne-Lorette […] 

Entreprendre de faire une description artistique complète de ce chef-d’œuvre, dû au génie artistique de M.M. Ouellet et Lévesque, architectes, est une tâche au-dessus de nos forces et qui demanderait plus d’espace que nous n’en pouvons disposer.  

L’église est en pierre et avec ses lignes d’une symétrie irréprochable et surmontée qu’elle est de deux jolis clochers qui lancent vers le ciel leurs flèches élancées, elle offre un tout qui flatte et qui plaît à la vue. 

Que dire de l’intérieur ? En pénétrant dans l’église, on est surtout frappé de la beauté des ornements, de l’espace, de l’air qu’on y trouve. Tout l’intérieur est en plâtre doré et la clarté qui arrive par les spacieuses fenêtres en fait ressortir toutes les beautés architecturales. 

Ce qui frappe surtout en entrant, c’est le maître-autel, véritable bijou en marbre artificiel sorti des ateliers de M. Laurent Moisan, de St-Sauveur, Québec […] qui fait l’admiration des connaisseurs. Ce qui ajoute encore à la beauté de cet autel,c’est le baldaquin aussi en marbre artificiel […] M. Laurent Moisan est un artiste dont le nom, comme celui de Bernard Palissy, passera à la postérité. 

Les autels latéraux de même que la table de communion sont en marbre artificiel et on ne peut plus jolis. 

Les tableaux du chemin de croix, venus d’Europe par l’entremise de la maison Z. Paquet Ltée,sont les plus beaux encore importés au Canada. Les vieux tableaux qui ornaient l’ancienne église ont été retouchés par M. Morency, de Québec […] L’orgue, l’un des plus complets et parfaits sortis des ateliers Casavant, de St-Hyacinthe, occupe le jubé en arrière de l’église[…] (Le Soleil,13 octobre 1910, 5). 

Réalisation de l’agence Ouellet et Lévesque (1903-1915),l’église de Notre-Dame-de-L’Annonciation correspond aux dernières années de la fructueuse carrière de David Ouellet (1844-1915) et annonce bien celle de Pierre Lévesque (1880-1955), son fils adoptif et associé. Pierre Lévesque interviendra à l’église de Saint-Louis-de-Courville (1917-1919), tout aussi monumentale que celle de L’Ancienne-Lorette, et, en collaboration avec Joseph-Pierre Ouellet, il participera à la reconstruction de l’église de Saint-Charles-de-Limoilou (1918-1920) dont l’organisation formelle de la façade principale rappelle celle de Notre-Dame-de-L’Annonciation. De son côté, David Ouellet, est reconnu pour sa contribution à l’architecture religieuse,avec près de 80 églises à son actif, et a surtout pratiqué en milieu rural, principalement dans l’Est du Québec. Une œuvre marquante de sa production, l’église de Notre-Dame-des-Neiges de Trois-Pistoles (1882), est tout aussi associée au paysage du Bas-Saint-Laurent. L’édifice religieux de L’Ancienne-Lorette nous semble porter, lui, la marque de l’église de Saint-Casimir (1898-1899), dans Portneuf, œuvre de Joseph-Georges Bussières, gendre de David Ouellet mais aussi son associé, de 1889 à 1891. On y trouve effectivement la même organisation formelle de la façade, l’arc cintré comme référence au vocabulaire classique et, surtout, telle une signature, l’aménagement de niches extérieures au transept et les éléments en saillies sur les longs pans. L’architecture intérieure de Saint-Casimir (1902-1904), de Berlinguet et Lemay, n’y est pas totalement étrangère non plus,comme en fait foi le chœur en hémicycle avec déambulatoire et tribunes. 

L’église de Notre-Dame-de-L’Annonciation, avec ses 195 pieds (59 mètres) de longueur, 78 (24 mètres) de largeur et 41 pieds (13 mètres) de hauteur au-dessus des lambourdes, est un édifice monumental pouvant accueillir actuellement environ 1 460 personnes. Elle évoque cette époque faste de l’Église triomphaliste et des fabriques prospères, alors que règne l’éclectisme en architecture.C’est une construction homogène, où extérieur et intérieuront été réalisés sur une courte période de temps, presque d’un jet. De plan cruciforme, toujours orienté, terminé par un chœur en hémicycle et une sacristie à chevet plat, l’église est flanquée de deux hautes tours-clochers surmontées de flèches effilées. Si l’extérieur demeure relativement sobre, hormis l’originale console à volutes de la statue de la sainte patronne, où la monumentalité et le travail de la pierre s’imposent, l’intérieur offre une profusion d’ornements. Il se définit par une large nef cintrée, avec tribune arrière, flanquée de deux bas-côtés interrompus par le transept et ses tribunes latérales. Le chœur en hémicycle dégage un déambulatoire avec tribunes. Le décor est somptueux, riche par l’ampleur des formes, les ornements de plâtre, le chatoiement des boiseries et les faux marbres du mobilier liturgique. Les arches cintrées, allongées, les chapiteaux ioniques très moulurés et le traitement en demi-coupole du chœur dénotent certes une influence du néo-baroque romain qui culmine avec le baldaquin sculptural du chœur, véritable trompe-l’œil de pierre artificielle. 

John R. Porter a souligné dans La sculpture ancienne au Québec : trois siècles d’art religieux et profane ce travail particulier de Laurent Moisan. Ces ouvrages pour L’Ancienne-Lorette sont une adaptation significative au marché international de la production en plâtre, qui rompt avec la longue tradition de sculpture sur bois au Québec. Porter cite un extrait de La Presse que nous reprenons ici :

L’œuvre de M. Laurent Moisan mérite une mention spéciale. Elle est révélatrice d’un art nouveau chez nous. Les autels de l’église de l’Ancienne-Lorette, le baldaquin, la table de communion, ses degrés et ceux du chœur sont en marbre artificiel, fabriqué à Québec. Le maître-autel, qui a 37 pieds de hauteur, est vraiment un chef-d’œuvre. Il est surmonté de huit pilastres en marbre blanc adossés à huit colonnes en onyx dit albâtre d’Orient. La coupole est faite de panneaux sculptés à jour et ornés de festons. Il a trois marches et contre-marches au-dessus du tombeau, dont les colonnes sont en onyx et les panneaux en sculpture. La custode et les retables sont aussi sculptés. Les colonnes y sont en onyx vert antique. C’est, dans l’ensemble une merveille ; et il faut un œil averti pour ne pas croire à une pièce en vrai marbre. Comme nous le faisait observer quelqu’un qui s’y connaît,il y a de grands avantages à remplacer les autels en bois par des autels en marbre artificiel, qui ne coûtent pas plus cher et qui sont permanents (La Presse,cité dans Porter, 1986, 395-396). 

Porter renchérit en ajoutant que pour orner le tombeau de son grandiose maître-autel, Moisan a eu recours à un relief en plâtre bronzé provenant des ateliers de l’Union artistique de Vaucouleurs (Meuse, France). De plus, les quatre statues en fonte des évangélistes (saint Luc, saintMathieu, saint Jean et saint Marc), placées dans les niches extérieures, proviennent des mêmes ateliers et ont été acquises par la fabrique de L’Ancienne-Loretteen 1910 (Ibid.). 

Au chapitre des œuvres d’art, nous notons principalement des œuvres peintes provenant de l’église précédente ; elles ont été nettoyées et replacées dans le nouveau temple en 1910. Ces tableaux attribués à Joseph Légaré dateraient de la décennie de 1820, qui correspond aux premières années de sa vie artistique pendant lesquelles il se consacre à la copie de toiles ou de gravures européennes pour les églises et chapelles de Québec et des environs. La grande majorité de ces œuvres sont documentées dans le catalogue de l’exposition Joseph Légaré (1795-1855). On y remarque les tableaux Saint François d’Assise en prière et la Présentation de Marie au Temple, placés dans la tribune latérale sud, La Visitation et la Mort de saint François Xavier, dans la tribune latérale nord, ainsi que quatre médaillons peints représentant les évangélistes et disposés au-dessus des confessionnaux, de chaque côté du transept, en rappel des statues des évangélistes installées dans les niches extérieures : un programme iconographique typique de la période éclectique. L’œuvre d’art populaire du lieu de culte est bien sûr la statue de Notre-Dame-de-Lorette ornée de vêtements brodés et déposée sur l’autel de la Vierge. Cette statue évoque la mémoire de la paroisse et en particulier la dévotion du père Chaumonot. Datée de 1787-1788, selon John R. Porter, cette statue est en bois polychrome et les vêtements ont donc été rapportés (Ibid.,263-264). 

Au fil du temps, l’église n’a guère subi de modifications. Jalousement conservée, elle exprime la fierté de la paroisse. Les seuls éléments portés à notre attention sont les sections des croisillons, côté chœur, qui ont perdu leurs bancs pour d’autres fonctions. Au nord, ont été installées des vitrines d’exposition témoignant de la chapelle des Hurons, avec matériel archéologique et maquette à l’appui, et de l’œuvre du père Chaumonot. Cet aménagement pourrait dater du 350e anniversaire de la paroisse (1977). Au sud, on a récemment placé les personnages du calvaire extérieur de Louis Jobin (1894 et 1902) ; avant, le baptistère s’y trouvait depuis au moins vingt ans. L’orgue Casavant (1910) est encours de restauration par la maison Guilbault-Thérien.Ces travaux impliquent également l’électrification de l’instrument et le positionnement de la console au centre de la tribune. 

L’église de Notre-Dame-de-L’Annonciation se complète d’un vaste cimetière et d’un édicule, abritant jusqu’à récemment le calvaire à trois personnages. Ce calvaire a été classé monument historique en 1971. L’imposant presbytère daté de 1893, d’après les plans de Joseph-Georges Bussières, agrandi en 1916, jouxte magnifiquement les lieux. Inscrite de façon originale dans la trame de la vieille rue Notre-Dame et visible de loin,l’église est un véritable point de repère dans l’ouest de la ville et ses flèches effilées appartiennent indiscutablement au paysage laurentidien. L’église et le site religieux de L’Ancienne-Lorette possèdent une valeur patrimoniale élevée tout en formant un important symbole régional. Une étude ethno-historique de l’église et de son site serait pertinente pour une mise en valeur adéquate du lieu.



Hélène Bourque

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