Église de Saint-Charles-Borromée (1827-1830)

Arrondissement de Charlesbourg
135, 80e Rue Ouest



L’église de Saint-Charles-Borromée occupe le centre du Trait-Carré, pôle historique de Charlesbourg mais aussi d’une partie de la Nouvelle-France. L’église est également un monument phare de l’histoire de l’art du Québec auquel se sont intéressés très tôt des spécialistes comme Ramsay Traquair et Gérard Morisset et, par la suite, Luc Noppen, John R. Porter et René Villeneuve. L’église de Charlesbourg a d’ailleurs été classée monument historique dès 1959. 

L’histoire de l’église actuelle débute dans les premières décennies du XIXe siècle. Face à une population qui augmente sans cesse, l’ancienne église de pierre, construite en 1695 sur le terrain qu’occupe aujourd’hui le parc du Sacré-Cœur, ne convient plus aux besoins de la paroisse. On envisage donc d’édifier un lieu de culte plus vaste. Le projet s’enclenche en 1826. Cette année-là, l’évêque envoie à Charlesbourg l’abbé Jérôme Demers, supérieur du Séminaire de Québec, vicaire général et féru d’architecture, dans le but de « fixer la place et les dimensions principales de la nouvelle Église » (Villeneuve,1986, 33). D’un côté, les paroissiens souhaitent bâtir une grande église de plan allongé, sans transept, avec une sacristie de deux étages ; de l’autre, l’abbé Demers privilégie un plan en croix latine, c’est-à-dire avec transept et chapelles latérales. On finira par adopter une solution de compromis. La nouvelle église, orientée, selon la tradition, aura des dimensions imposantes et sera dotée d’un transept et d’un chevet plat où s’adossera la sacristie le long d’un mur coupe-feu. À son sujet, l’abbé Demers aura ce commentaire : « Cette église aura cent vingt pieds français, hors-d’œuvre, […] sur cinquante huit pieds de largeur dehors. Cette proportion ridicule n’a été accordée qu’aux instances réitérées desdits principaux habitans & propriétaires de ladite paroifse, & qu’à la condition exprefse que l’on ajoutera à cette Église deux chapelles latérales en retour & saillantes des deux côtés […]» (Cité dans Villeneuve, op.cit.,33). 

Le plan de l’église, daté de 1827, est préparé par Thomas Baillairgé (1791-1859), jeune architecte de Québec et protégé de l’abbé Demers. Les marchés de construction sont signés en mars 1827 pour la maçonnerie, entre autres ouvrages, avec André Bergevin dit Langevin et Pierre Bélanger comme maîtres maçons. En février 1828, Antoine et Régis Lapointe s’engagent à faire la charpenterie. Après deux années de travaux, Mgr Signay consacre l’église le 25 mai 1830 et la première messe est célébrée le 29 juin suivant. L’édifice cultuel de Charlesbourg s’inscrit dans la tradition architecturale par son plan au sol, ses deux hautes tours et sa maçonnerie enduite, mais la composition rigoureuse de la façade appartient à l’architecture néo-classique, fruit de l’étroite collaboration entre Jérôme Demers et Thomas Baillairgé. Cette façade, innovatrice pour l’époque, servira de modèle pour d’autres églises de Baillairgé, dont celle de Deschambault. Avec cette réalisation, on assiste à une synthèse stylistique originale et à la naissance du néoclassicisme québécois en architecture religieuse (Noppen, 1977, 94). 

Le décor intérieur de Saint-Charles-Borromée s’amorce en 1833, année où Louis-Thomas Berlinguet et Thomas Baillairgé soumettent des projets pour la voûte. On retiendra celui de Baillairgé, d’où la grande unité stylistique de l’édifice, entièrement conçu dans l’esprit
néo-classique dont l’architecte a fait sa signature. Les travaux de la voûte et de la corniche, confiés à André Pâquet, sculpteur sur bois et ornemaniste, sont terminés en juin 1836. En février 1841, Pâquet s’emploie cette fois à exécuter les retables, la chaire et le banc d’œuvre d’après les dessins de Baillairgé dressés en 1836. Le décor doit en grande partie son originalité au choix de l’iconographie et à la cohérence des symboles du retable principal, selon le programme élaboré par l’abbé Jérôme Demers (Villeneuve, op. cit.,76). Enfin, en 1854, la paroisse commande trois autels et des tabernacles, lesquels sont attribués à Pâquet ou, du moins, à l’école de Thomas Baillairgé. 

Au fil du XIXesiècle, l’église de Saint-Charles-Borromée subit plusieurs modifications. En 1874, on procède à la construction des tribunes arrière – d’ailleurs toujours en place –, d’après les plans de l’architecte Joseph-Ferdinand Peachy. Déjà en 1872, on avait construit une tribune dans le transept sud ; on fera de même en 1886 dans le transept nord. Puis l’architecte David Ouellet ajoute en 1887 une seconde sacristie, d’inspiration Second Empire, dont la finition intérieure est réalisée en 1888. Le XXe siècle n’est pas en reste et l’église fait l’objet de travaux majeurs, d’abord dans les années 1923-1925, sous la direction des architectes Bergeron et LeMay : suppression des tribunes latérales, déplacement de l’orgue et, surtout, percement du retable du chœur en trois endroits pour faire place à l’orgue et à la chorale, à la suggestion de Jean-Thomas Nadeau lui-même. Pour ce faire, on a dû enlever du retable le tableau représentant le saint patron et les deux statues anciennes du sculpteur Pierre-Noël Levasseur. De plus, en 1936, la façade reçoit un parement de ciment imitant un appareil de granit polychrome. Ainsi « rénovée » sans égard à ses attributs historiques, la vieille église de Charlesbourg a plutôt mal traversé la première moitié du XXe siècle. Heureusement, à la suite de son classement, en 1959, elle sera restaurée entre 1960 et 1963 par les soins de Gérard Morisset et André Robitaille, qui lui redonneront son aspect d’origine : le crépi extérieur et le retable principal seront restitués, de même que les œuvres d’art et l’orgue Mitchell, installé cette fois sur la seconde tribune arrière. Cet orgue acquis en 1898 avait été modifié par la maison Casavant en 1923 pour l’adapter à son nouvel emplacement. Ajoutons enfin que grâce à ce classement, l’église de Charlesbourg n’a pas eu à souffrir des bouleversements suscités par Vatican II. 

L’église de Saint-Charles-Borromée contient plusieurs œuvres d’art dont certaines proviennent du temple précédent, démoli en 1836. On retrouve ainsi dans le chœur : le tableau Saint Charles Borromée distribuant la communion aux pestiférés de Milanacquis par la paroisse en 1699, une copie anonyme d’un tableau de Pierre Mignard, pourvue d’un cadre sculpté par Charles Vézina, ainsi que les statues de saint Pierre et de saint Paul, œuvres de Pierre-Noël Levasseur datant de la première moitié du XVIIIe siècle. D’autres tableaux des Sœurs du Bon-Pasteur, acquis au début des années 1870, surmontent les autels latéraux : à gauche, L’Immaculée Conception et, à droite,le Sacré-Cœur apparaissant à Marguerite-Marie. Dans la nef, entre les stations du chemin de croix, figurent des tableaux de Joseph Légaré datant du début du XIXe siècle : sur le long pan gauche, Saint Jérômeet, à droite, un Ecce Homo. Près de la chaire, on remarque la Vision de saint Antoine de Padoue, anonyme, qui remonte possiblement au début du XIXe siècle. Une Éducation de la Vierge de Jean-Baptiste Côté se dresse près de l’autel latéral droit et deux anges à la trompette, placés jadis dans le cimetière, occupent chaque côté de la nef, non loin du chœur. Des vitraux, un chemin de croix en plâtre signé Ethalbert Bouchon et une lampe de sanctuaire attribuée à François Ranvoyzé et datée de 1780 ornent aussi l’église. Enfin, les statues de la façade, un saint Augustinet un saint Pierre, sont des copies contemporaines des anciennes rondes-bosses acquises au XIXe siècle et restées anonymes. 

Enserrée dans la trame du Trait-Carré, qui forme le cœur de l’arrondissement historique de Charlesbourg, l’église de Thomas Baillairgé fait partie d’un ensemble institutionnel homogène, construit principalement à la fin du XIXe siècle : le presbytère érigé en 1885 par David Ouellet, le couvent des Sœurs du Bon-Pasteur en 1883, le collège des Frères maristes en 1903 et le parc du Sacré-Cœur, site de l’ancienne église de 1695 à 1836 et du cimetière paroissial pendant une longue période. Monument historique d’une grande richesse artistique, l’église de Saint-Charles-Borromée possède une valeur patrimoniale élevée.



Hélène Bourque

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