Église de Saint-Michel-de-Sillery (1852-1854)

Arrondissement de Sainte-Foy–Sillery
1735, côte de l’Église



Le site de l’église de Saint-Michel-de-Sillery témoigne bien de son histoire. Le presbytère, ancienne résidence de Patrick McInenly, marchand de bois irlandais, a fait office de chapelle de 1848 à 1854 ; elle était alors connue sous le nom de « St. Richard’s Chapel ». C’est après la construction du nouveau lieu de culte qu’on l’a reconvertie en presbytère, fonction qu’elle a conservée depuis. Pour la construction de l’église, on a utilisé le grès de Sillery. Très prisé sous le Régime britannique, le grès se prêtait bien à l’édification de cette église d’architecture néogothique, conformément aux goûts et aux aspirations de la communauté irlandaise catholique de Sillery. Le néogothique étant à l’époque le « style national » en Angleterre, la communauté l’a tout naturellement adopté, non sans lui donner des accents romantiques, comme le dénotent les petites niches en façade et le décor intérieur de l’église constitué d’élégantes voûtes sur croisées d’ogives retombant sur de fines colonnes engagées. 

L’église a été édifiée selon les plans de Goodlatte Richardson Browne (1813-1855), architecte d’origine irlandaise. Ingénieur et sculpteur de formation, il ouvre à Québec, vers 1833, un atelier de statuaire et travaille comme architecte avec son frère George. Entre 1844 et 1848, il œuvre à Montréal, avant de revenir définitivement à Québec. Comme ses compatriotes, il est imprégné de l’architecture religieuse médiévale et lorsqu’il habitait Montréal, il a certainement vu s’élever la toute première église catholique irlandaise de la ville, St. Patrick (1843-1847), conçue dans le goût néogothique. Peu après son retour à Québec, Browne supervise le chantier de l’église presbytérienne Chalmers (1851-1853), aujourd’hui l’église unie Chalmers Wesley, dessinée par John Wells et aussi d’esprit gothique. Au même moment, il s’occupe du chantier de Sillery pour le révérend Peter Henry Harkin. Saint-Michel-de-Sillery s’inscrit donc dans le sillage des églises néogothiques anglaises du milieu du XIXe siècle,après l’église méthodiste Wesley (1848) et l’ancienne presbytérienne Chalmers (1851-1853). 

Le projet architectural de l’église de Saint-Michel voit le jour après que la demande de desserte a été acceptée, le 16 décembre 1850. Le décret de l’évêque stipule, entre autres choses, « [qu’] il sera bâti à la distance de quarante pieds de la dite chapelle du côté nord-est dans la direction du nord-ouest au sud-est une église en pierre dont le portail fera face au fleuve St-Laurent » (Lamontagne, 1941, 37-38). On présume que les années 1851 et 1852 ont été consacrées au choix de l’architecte et à la préparation des plans et devis. Chose certaine, un marché de construction daté du 17 septembre 1852 nous informe que Michael Mernagh, entrepreneur, s’engage à construire une église pour le curé Peter Henry Harkin d’après le devis de Goodlatte Richardson Browne. Comme à l’habitude, le chantier s’amorce avec la préparation de la pierre. Un marché est alors conclu entre Michael Mernagh (maître constructeur) et John Dodd et Peter Mitchell (tailleurs de pierre). Il semble que l’architecte ait fournit des plans, élévations et coupes du bâtiment, ainsi que les dessins des autels, des boiseries du chœur, de la table de communion, de la chaire et des bancs, de même que les motifs des vitraux (Saint-Michel : 140e anniversaire, 6). En fait, seule la tour-clocher (sans flèche) sera érigée et couverte temporairement. Le 12 juin 1853 a lieu la bénédiction de la pierre angulaire. Le 5 novembre 1854, le nouveau temple est bénit. 

Comme c’est souvent le cas, la finition du décor intérieur s’effectue plus tard, en 1866. Ainsi, le 4 octobre 1866, le maître menuisier Jean Vézina s’engage à exécuter des ouvrages de bois, menuiserie, tringlage, enduits, maçonnerie et autres travaux à l’église de Saint-Colomb-de-Sillery, d’après les plans et devis établis en 1853, et ce, sous la surveillance du jeune architecte Joseph-Ferdinand Peachy. À cette fin, Jean Vézina embauche Maurice Larose, maître maçon. Nous savons très peu de chose sur ces travaux, si ce n’est qu’une porte au nord-est est condamnée, qu’un chemin couvert est reconstruit du côté opposé, que le mur nord de la nef ainsi que ceux du chœur et du portail sont revêtus de lattes de deux pouces posées verticalement puis enduites pour imiter la pierre de taille (Ibid.,7). 

Joseph-Ferdinand Peachy (1830-1903) aura un rôle important dans l’architecture de Saint-Michel-de-Sillery. En 1880, il est sollicité pour terminer le clocher de l’église auquel il manque la flèche. Un marché de construction en date du 10 août 1880 témoigne de ces travaux exécutés par l’entrepreneur Abraham Audette d’après les plans de Peachy. Joseph-Ferdinand Peachy deviendra en quelque sorte le maître des clochers et des hautes flèches de Québec, notamment en ce qui concerne le Séminaire, dont la lanterne (1875) est si caractéristique, et l’église de Saint-Sauveur (1892), un signal dans le paysage de la Basse-Ville. 

En 1885, la tribune arrière de l’église de Saint-Michel-de-Sillery est agrandie afin de recevoir le nouvel orgue commandé à Ernest Desmarais et dont les tuyaux ont été fabriqués par la Maison Léon Houle. En fait, la section en avancée de la tribune, de la largeur de la nef, date de 1929, lorsque la Maison Casavant procède à une reconstruction du vieil instrument ; les jeux sont portés à vingt et un et l’orgue est doté d’une soufflerie électrique (Ibid.,8). Les monographies font état d’une rénovation complète de l’église en 1894, mais ces travaux ne sont décrits nulle part. De même, des plans habilement dessinés par Georges-Émile Tanguay en 1902 et conservés aux Archives nationales du Québec témoignent d’un projet de parvis pour l’église, projet dont on ignore s’il a été réalisé. Quoique le parvis actuel reprenne globalement le concept de Tanguay, il est fabriqué de métal ouvragé de facture moderne alors que l’ouvrage projeté initialement semblait être de fonte avec de multiples détails et des luminaires intégrés. 

C’est au XXe siècle que l’église de Saint-Michel-de-Sillery connaît des modifications notables. Dans l’esprit du renouveau liturgique, le mobilier est transformé : les vieux autels de bois sont remplacés par des autels en granit poli de Chicoutimi (toutefois le tabernacle du maître-autel est toujours conservé dans la sacristie), la chaire, la table de communion et des stalles disparaissent, d’où l’apparence plus récente du chœur. Le chemin de croix actuel, en métal, est installé à la même époque. Soulignons que les bancs de la nef ont été acquis en 1934 et que, en 1939, les statues de saint Pierre et de saint Paul ont été disposées dans les niches extérieures ; on ne sait cependant si le Sacré-Cœur qui orne le médaillon central remonte à cette période. En 1951, l’architecte Gabriel Poitras signe les plans du baptistère, qui sera érigé avec la même pierre d’origine et en saillie sur la façade,condamnant ainsi le portail du sud-ouest. En 1958, on procède à la construction de la sacristie octogonale avec son appareil de granit massif. 

Les œuvres d’art de l’église de Sillery étonnent par leur nombre et par leur provenance. On y dénombre treize toiles dont certaines sont classées en tant que biens culturels. Cinq d’entre elles proviennent de la célèbre collection Desjardins et ont été achetées en 1898 au curé de Château-Richer par le curé Alexandre-Eustache Maguire. Dans le chœur, de chaque côté, on peut admirer, à gauche, L’Adoration des mages d’un artiste inconnu du XVIIe siècle ; à droite, L’Annonciation de Michel Dorigny, datant du début du XVIIe. Deux autres tableaux décorent la nef, près des entrées : Saint François recevant les stigmates de Joseph Christophe, artiste du milieu du XVIIIe, et La Mort de saint François d’Assise d’Andrea Sacchi, du début du XVIIe. Dans le baptistère est accroché Le Repas d’Emmaüs d’un artiste inconnu de la fin du XVIe siècle. Autre tableau d’intérêt à signaler, au-dessus du maître-autel : Le Christ expirant sur la croix d’Antoine Plamondon. Daté de 1851, ce tableau commandé pour la toute nouvelle église de la paroisse est également classé. Soulignons qu’un vitrail non signé, de facture récente, le Baptême du Christ, orne le baptistère. 

Deux sculptures attribuées à Louis Jobin, vers 1900-1905, ont été classées : l’Ange à la lyre et l’Ange à la harpe. Aujourd’hui posés sur des consoles au fond du chœur, ces anges musiciens pourraient avoir accompagné ou orné, selon Mario Béland, le buffet de l’orgue installé en 1885. Ces anges, polychromes à l’origine, ont été décapés. Autre élément digne de mention : le trésor de la paroisse, des œuvres d’orfèvrerie dont quelques pièces de François Ranvoyzé et de François Sasseville, aujourd’hui classées, et d’autres d’Adrien Daveau et de Jean-Baptise Loir remontant à la fin du XVIIe siècle. Les œuvres d’art de Saint-Michel-de-Sillery, comme le font remarquer Laurier Lacroix et René Villeneuve dans Les chemins de la mémoire, consistent surtout en des acquisitions faites depuis le milieu du XIXe siècle. Même si elles n’ont pas été commandées expressément pour l’église ou la communauté, elles présentent un intérêt par leur valeur intrinsèque. 

Le site religieux comprend bien sûr le presbytère ancien, transformé dans les années 1950 avec un parement massif de granit et des incrustations de mosaïques. Le passage couvert pour atteindre l’église remonte à 1967. Un monument aux martyrs jésuites canadiens, réalisé par Barsetti & Frères en 1940, rappelle que cette année-là Pie XII a proclamé les martyrs canadiens patrons du Canada, après saint Joseph. Sis au pied du parvis de l’église, ce monument commémore aussi la mission jésuite de l’anse Saint-Joseph. Quant à la grande statue de Marie-Immaculée, œuvre de Luis Pagé, elle date de 1984, année de la visite du pape Jean-Paul II à Québec. 

Le plateau de la Pointe-à-Puiseaux commande un vaste panorama embrassant la pointe de l’île d’Orléans jusqu’au pont de Québec et n’est pas sans rappeler la terrasse Dufferin avec ses canons. L’église de Saint-Michel-de-Sillery, érigée face au fleuve, appartient au paysage et a valeur de symbole. De plus, elle est située au cœur de l’arrondissement historique de Sillery, entourée des beaux cottages de la côte de l’Église et de l’école Persico (1874). Le décor intérieur de l’église a certes perdu de son authenticité, mais elle n’en garde pas moins une valeur patrimoniale élevée. Elle requiert, en fait, des études et des efforts de mise en valeur pour exprimer son plein potentiel.



Hélène Bourque

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