Église de Saint-Pierre-aux-Liens (1953-1954)

Arrondissement de Charlesbourg
4205, rue des Roses



Le centre récréatif et communautaire de Saint-Pierre-aux-Liens, dont la partie supérieure est occupée par l’église paroissiale, est sans doute l’une des constructions les plus originales et les plus avant-gardistes qui ait été érigée dans la région au cours des années 1950. Son programme inusité ainsi que ses caractéristiques formelles issues de la modernité architecturale ont en quelque sorte contribué à « dépoussiérer » la forme traditionnelle des églises qui avait prévalu jusque-là. Malheureusement, plusieurs campagnes de rénovations réalisées dans les années 1970 et 1980 ont considérablement altéré cette œuvre architecturale, la privant de plusieurs des attributs modernistes qui constituaient son intérêt. 

Situé à l’angle du boulevard du Jardin et de la rue des Roses, l’édifice a été construit en 1953-1954 selon les plans de l’architecte Paul Béland. Il s’agit avant tout d’un centre récréatif pour la communauté de la paroisse de Saint-Pierre-aux-Liens. Le rez-de-chaussée abrite une grande salle communautaire, une bibliothèque et des bureaux, tandis que le sous-sol est réservé à une salle de jeux et un restaurant ; à l’étage, on retrouve un lieu de culte de 700 places et la sacristie. Ici, l’image civique de l’édifice l’emporte sur l’aspect cultuel. Seul un clocheton en cuivre de facture moderne témoigne en effet de la fonction religieuse. S’il devient courant, à partir des années 1970, de regrouper sous un même toit l’église ainsi que des espaces récréatifs et communautaires, un tel programme dans les années 1950 est innovateur. Caron est loin ici de la salle communautaire aménagée au sous-sol de l’église : le volet communautaire y prend une place beaucoup plus importante, autant dans la superficie de plancher que dans l’image projetée par l’architecture du bâtiment. Le lieu de culte devient en quelque sorte secondaire. Il est à noter que le presbytère, érigé en 1963 et situé de l’autre côté de la rue des Roses, n’entretient pas de liens formels avec l’église. Par ailleurs, depuis 1960, une grotte artificielle en pierre abritant une statue de Notre-Dame occupe le parterre du bâtiment. Elle a été érigée en signe de reconnaissance pour l’accomplissement d’une promesse de guérison obtenue par le curé de l’époque. 

L’architecte Paul Béland (1917-1987), diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal en 1947, a travaillé en association avec Adrien Dufresne dans la première partie de sa carrière, où il a notamment œuvré en architecture religieuse. Parmi ses réalisations, mentionnons le décor intérieur de l’église du Saint-Esprit en 1951-1952. Paul Béland a cependant peu construit à Québec : il a participé à l’ensemble urbain Parc Falaise à Sillery ainsi qu’à quelques pavillons du Jardin zoologique d’Orsainville. Il a surtout œuvré dans le Bas-Saint-Laurent, particulièrement à La Pocatière, où il a conçu plusieurs agrandissements du collège Sainte-Anne, l’École d’agriculture et de nombreuses constructions du diocèse. À la fin de sa carrière, Béland a supervisé plusieurs travaux de restauration d’églises. 

Par l’aspect rationnel de la construction et le dépouillement des formes architecturales, l’édifice logeant l’église de Saint-Pierre-aux-Liens témoigne de l’influence de l’architecte Adrien Dufresne. L’édifice à toit à faible pente, construit en béton armé, est entièrement à l’épreuve du feu. Il est constitué de deux volumes rectangulaires qui s’imbriquent l’un dans l’autre. Le volume principal, très orthogonal, est paré de brique chamois et percé de fenêtres en bandeau rythmé par des pilastres en granit. Le deuxième volume, plus haut que le premier et positionné perpendiculairement, est complètement revêtu de granit local à appareillage irrégulier. Sa façade sur la rue des Roses est courbée de façon concave et couronnée d’un clocheton en cuivre. La position de la cloche, installée à l’intérieur du bâtiment, est annoncée par des abats-sons formés de louvres métalliques. Une œuvre d’art public devait originellement être installée au centre de cette façade. 

L’horizontalité, qui domine largement la composition, est accentuée par les solins et les minces corniches en tôle galvanisée, les revêtements de brique, les marquises des entrées et surtout par le fenêtrage qui ceinture le volume principal. La partie longeant le boulevard du Jardin, qui abrite la bibliothèque au rez-de-chaussée et la sacristie à l’étage, possède toutes les caractéristiques de l’architecture moderne : lignes pures, fenêtres en bandeaux, légèreté et sobriété. Seuls le clocheton, les pilastres en pierre et les ouvertures verticales du volume central font contrepoids à l’horizontalité de l’ensemble. 

Alors que l’entrée du rez-de-chaussée est située dans le volume central, bien en vue depuis la rue des Roses, l’entrée principale de l’église se trouve à l’opposé du boulevard du Jardin, du côté du quartier résidentiel qu’elle dessert. Elle est ainsi peu visible, ce qui rend la présence du lieu de culte encore plus discrète. L’architecte a tiré profit de la pente naturelle du terrain pour situer l’entrée de l’étage le plus près possible dusol. Ainsi, un escalier monumental conduit à l’église qui occupe toute la partie supérieure du bâtiment. En entrant dans la nef, en raison du plafond relativement bas et de l’étroitesse du bâtiment, l’attention des fidèles est dirigée vers le chœur. De grands arcs en béton polygonaux sectionnent l’espace longitudinal en sept travées, laissant la structure apparente conformément aux principes rationalistes de la modernité. La nef, aux proportions modestes et humaines, ne contient pas de bancs fixes : des chaises y sont disposées en quatre îlots. Le chœur, surélevé de quatre marches, occupait autrefois l’intérieur du volume perpendiculaire, ce qui lui conférait une plus grande hauteur. À l’arrière de l’église,une tribune surmonte un vestibule vitré à côté duquel on trouve des confessionnaux. Le mobilier et les œuvres artistiques sont sobres et sans artifices. On remarque quelques statues traditionnelles en plâtre, un mobilier liturgique en bois orné sobrement et un chemin de croix polychrome. 

Les premières rénovations ont été effectuées à l’intérieur en 1978, à l’occasion du 25eanniversaire de la paroisse. La disposition intérieure, notamment celle du chœur, a été modifiée. Le chœur a été avancé de plusieurs mètres dans la nef, probablement pour permettre un meilleur contact avec l’assistance. Le fond du chœur a été transformé pour recevoir la chorale, et un plafond suspendu incliné est venu briser l’élan vertical de cet espace. On a aussi construit de nouvelles structures ajourées de part et d’autre du nouveau chœur afin de délimiter le sanctuaire et d’autoriser l’accès latéral aux sorties d’urgence et aux locaux situés derrière (sacristie, toilettes, etc.). Comme en témoignent plusieurs plans des architectes Bégin etRodrigue, qui ont supervisé ces modifications, on prévoyait désaxer le plan de l’église afin de rompre la rigidité du plan longitudinal ; en déplaçant ainsi le chœur vers l’un des côtés, on créait un axe diagonal dans l’aménagement des sièges. Probablement en raison de l’étroitesse de la nef qui faisait perdre trop de places assises, ce projet de réorganisation spatiale ne s’est pas concrétisé. Le vestibule a cependant été repensé et un ascenseur destiné à assurer l’accès universel à l’église a été ajouté en 1989. 

Les rénovations qui ont causé le plus de tort au bâtiment ont été réalisées en 1985, selon les plans de l’architecte Paul Béland, celui-là même qui a conçu l’édifice. On aurait pu penser que 40 ans après, l’architecte aurait manifesté un certain respect envers son œuvre. Or il n’en est rien. Probablement pour des raisons d’économie d’énergie, on a obstrué près de 60 % de la surface vitrée du bâtiment, de sorte que toute la composition et les proportions des façades s’en sont trouvées altérées. Toutes les fenêtres en échelle, à l’origine en bois, qui possédaient des appuis en granit, ont fait place à des fenêtres en aluminium, tandis que les sections condamnées recevaient un revêtement d’aluminium anodisé de couleur bronze. On a ajouté une fausse mansarde au sommet de l’édifice, altérant la finesse de la ligne du toit à cet endroit. Toutes les marquises ont été modifiées ; fines qu’elles étaient au départ, elles ont été épaissies, perdant ainsi leur aspect de légèreté. Enfin, les lames des abat-sons situées sous le clocheton ont disparu et de nouvelles portes ont été installées. Il en résulte une œuvre dénaturée sans considération pour les caractéristiques architecturales d’origine. 

Bien que l’on sente encore la volumétrie avant-gardiste du bâtiment, celui-ci a perdu beaucoup de finesse et de caractère. Le milieu dans lequel il se trouve est aussi assez pauvre sur le plan de l’aménagement urbain. De surcroît, le centre communautaire ne joue pas un rôle très structurant dans ce milieu marqué par une artère commerciale désorganisée, le boulevard du Jardin, et un quartier résidentiel de banlieue. Une valeur communautaire caractérise Saint-Pierre-aux-Liens.



Martin Dubois

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