Église de Saint-Thomas-d’Aquin (1954-1955)

Arrondissement de Sainte-Foy–Sillery
2125, rue Louis-Jolliet



Près d’un an après l’érection canonique de la paroisse de Saint-Thomas-d’Aquin, l’architecte Philippe Côté signe, en mai 1951, les dessins d’un projet d’église, aujourd’hui conservés aux Archives nationales du Québec. Les travaux de construction s’amorcent en 1954 et l’église est inaugurée le 21 août 1955, pour être bénite le 9 octobre suivant. 

L’entrepreneur, Émile Frenette, est assisté d’un ingénieur-conseil en structure, Pierre Warren. Car, comme le veut l’époque, l’église est dotée d’une ossature métallique, habilement dissimulée sous un lourd appareil de granit à bossages de Stafford. L’église de Saint-Thomas-d’Aquin, qui peut accueillir 900 fidèles, adopte un plan traditionnel, cruciforme, à chevet plat avec un chœur plus étroit que la nef. Outre son unique tour-clocher en façade, un clocheton se développe à la croisée. L’édifice religieux est long de 185 pieds (56 mètres), large de 76 pieds (23 mètres), et atteint 96 pieds au transept (29 mètres). Dans son article de la revue Architecture Bâtiment Construction paru en 1957, Olivier Chambre nous livre l’essence de la commande de l’architecte Côté pour la nouvelle paroisse de Saint-Thomas-d’Aquin : « Construite dans un style gothique ramené à l’échelle de nos conceptions, elle ne détonne pas et s’incorpore parfaitement dans le cadre d’un quartier résidentiel calme et aisé. C’était là le programme de l’architecte : concevoir les plans d’un temple assez vaste pour répondre aux exigences d’une nouvelle paroisse en pleine croissance mais d’un coût qui ne serait pas un fardeau pour la communauté » (Chambre, 1957, 47). 

Philippe Côté (1907-?), diplômé de l’École des beaux-arts de Québec en 1930 et résident de Québec, a signé une production importante en architecture religieuse. Une de ses premières églises, celle de Saint-Jérôme à Matane (1934), conçue en collaboration avec Paul Rousseau, est notée par Claude Bergeron pour son caractère novateur : « les architectes ont eu recours à des arcs paraboliques en béton qui prennent tout le poids. Ceux-ci libèrent entièrement la nef pour dégager la vue sur le chœur en même temps qu’ils confèrent à l’espace un élan semblable à celui qu’on continuait d’admirer dans les églises médiévales » (Bergeron,1989, 120). Sur le plan de l’architecture religieuse, les années 1950 sont fertiles pour Philippe Côté, particulièrement à Québec : il livre la chapelle de la Maison Mgr Lemay des Sœurs du Bon-Pasteur (1950) ; la maison mère des Sœurs de Sainte-Jeanne-d’Arc de Sillery(1955) ; la maison mère des Sœurs de Saint-Joseph deSaint-Vallier (1955) ; le collège Notre-Dame-de-Bellevue des Sœurs de la congrégation de Notre-Dame (1960) et bien d’autres, dont l’église de Saint-Jérôme à Charlesbourg (1959-1960). 

L’église de Saint-Thomas-d’Aquin s’inscrit dans la lignée du dombellotisme et des travaux d’Adrien Dufresne à Québec, la ville où cette tradition architecturale s’est manifestée avec le plus de force, avant que l’époque ne cède à la modernité, dans les années 1960. De cette influence, on reconnaît d’emblée le clocher unique et ses abat-sons, les ouvertures en arc de mitre, le traitement de la pierre, etc. À l’intérieur, Philippe Côté adopte un gothique moderne avec la fausse voûte apparente et les arcs en ogives bien découpées, fusionnées aux travées de la nef. Il existe un judicieux équilibre entre les formes et l’enveloppe, où l’architecture semble céder la place aux seuls chatoiements du bois clair, le chêne, et de l’œuvre sculptée de Lauréat Vallière. Un décor intérieur sensible, comme en témoigne par ailleurs la collection de dessins des Archives nationales du Québec : une église de papier tout aussi fascinante, le moindre détail ayant fait l’objet d’une attention particulière. L’architecte en effet n’a rien laissé au hasard, suivant une pratique propre à l’École des beaux-arts. La revue Architecture Bâtiment Constructionpropose une description de cet intérieur achevé : « On retrouve à l’intérieur la mêmes implicité dans les lignes. C’est la charpente de béton qui est le principal élément décoratif. Cette charpente est cependant recouverte de plâtre coloré et agrémentée de chevrons de chêne d’un très heureux effet. Aucune colonne n’entrave la vue du chœur et il faut noter les larges déambulatoires qui assurent une circulation parfaite. Vu du fond de l’église, le sanctuaire semble tout proche […] La décoration intérieure est une réussite parce que très simple. C’est le bois qui règne. Tout, des statues aux autels, en passant par le chemin de croix, les bancs et les fonts baptismaux, est en chêne. Notons que les sculptures ont été réalisées avec un rare bonheur par Lauréat Vallière » (Ibid.,49). 

Lauréat Vallière (1888-1973), digne représentant de l’école de sculpture de Saint-Romuald, signe seul toute l’œuvre sculptée de Saint-Thomas-d’Aquin, de 1954 à 1962, une œuvre de maturité. Il s’attaque à cette production au moment où il achève son travail à l’église de Saint-Dominique, auquel il s’est consacré de 1935 à 1953. Peu avant, Jean-Julien Bourgault a livré le décor sculpté de Saint-Charles-Garnier, et Henri Angers et J. Georges Trudelle, celui de La Nativité-de-Notre-Dame (vers 1930). À Saint-Thomas-d’Aquin, l’architecture rationaliste commande aussi des ouvrages intégrés, comme ce fut le cas à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré et à l’église de Saint-Roch, par exemple. Ici, l’œuvre de Lauréat Vallière peut être toutefois considérée comme le dernier manifeste de la sculpture sur bois traditionnelle, mais aussi de l’art religieux tel que codé par l’Église avant le renouveau liturgique de Vatican II. À Saint-Thomas-d’Aquin, le décor sculpté, véritable Bible de bois, est truffé de détails et de symboles bibliques, d’où la singularité de ce lieu de culte. Les auteurs de la monographie qui lui est consacrée ne manquent pas de le souligner : « Les représentations sculptées de cette église se distinguent par leur cachet étonnamment riche en symboles liturgiques. Un seul coup d’œil suffit pour apprécier toute leur valeur. Lauréat Vallière a su très bien représenter l’histoire des sacrements et toute sa symbolique inspirée des récits bibliques. Et comme les fidèles du Moyen Âge apprenaient l’Écriture sainte dans la pierre des cathédrales, à Saint-Thomas-d’Aquin, nous pouvons lire l’histoire des sacrements dans le répertoire des sculptures et des reliefs qu’a si savamment élaborés Lauréat Vallière » (Grenier et Gagnon, 2000, 2). D’ailleurs, il semble que le curé de Saint-Thomas-d’Aquin, Charles-Henri Paradis, ait largement contribué à la conception du programme iconographique. Enfin, il faut signaler la présence de l’orgue sur la tribune arrière, dont le buffet s’intègre aux lignes sobres de l’église. Il a été acheté en 1968 à la compagnie Providence de Saint-Hyacinthe. 

Cette église relativement récente est en excellent état physique et n’a pas subi de transformations. Seuls le presbytère et son annexe, un passage le reliant à l’église, ont été construits en 1957-1958, toujours par Philippe Côté. Typique de l’époque, le presbytère est mitoyen et son caractère fonctionnel transparaît dans son architecture. Depuis la rue Louis-Jolliet, l’édifice offre une perspective sur le chemin Sainte-Foy, quoique sa présence demeure discrète. C’est de l’avenue Myrand qu’il présente le plus de visibilité. L’église de Saint-Thomas-d’Aquin possède une valeur patrimoniale élevée. Si son architecture reste en général fidèle à la tradition, elle garde en ses murs un patrimoine religieux qui témoigne du XXesiècle et de l’art sacré avant l’heure de Vatican II.



Hélène Bourque

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