Église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus
(1936)

Arrondissement de Beauport
158, rue Bertrand



Dom Bellot et l’architecture religieuse 

C’est en 1936, avec la construction de l’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus à Beauport, première œuvre de l’architecte Adrien Dufresne, qu’est introduit au Québec le système de Dom Bellot pour les églises à structure de brique. Croyant à la nécessité d’un renouveau dans l’art sacré en Occident, Dom Paul Bellot, un moine français de l’ordre des Bénédictins, a créé un nouveau courant architectural qui porte son nom : le dom-bellotisme. 

Paul Bellot obtient son diplôme d’architecte de l’École des beaux-arts en 1901, juste avant d’entrer en religion. Il fait très vite ses débuts artistiques en dessinant les plans de deux grands monastères en Angleterre et aux Pays-Bas, terminés en 1912 et en 1920. Ainsi commence une grande carrière européenne pendant laquelle il construit plusieurs églises, séminaires, chapelles et collèges aussi bien aux Pays-Bas qu’en Belgique et en France (Painchaud, 1978, 23-25). 

Dès 1926, il entreprend une correspondance suivie avec l’architecte québécois Adrien Dufresne, grâce auquel il vient au Canada en 1934 donner une série de conférences sur l’art religieux moderne. Il s’y rend à nouveau en 1936 pour terminer les travaux de l’oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, laissés inachevés à la mort de l’architecte Alphonse Venne. En 1939, la guerre l’empêche de retourner en Europe, ce qui lui permet de mettre son talent et son expérience au service des Bénédictins de Saint-Benoît-du-Lac, en dressant les plans de leur futur monastère. Il en commence l’exécution mais ne peut terminer son travail avant sa mort, survenue à Québec en 1944 (Ibid.,47-61). 

Le dom-bellotisme est caractérisé par un système de proportions rigoureux et par le plein rendement de chaque matériau employé avec une logique impeccable et une puissante originalité. La brique, premier matériau de ce style, joue un rôle à la fois constructif et ornemental. Avec la brique, Dom Bellot a lancé des arcs paraboliques ou brisés et tracé des nervures de voûtes. L’agencement de briques de différentes couleurs pour créer des motifs géométriques et des jeux de polychromie suffit, avec le concours de la lumière, à orner l’intérieur des édifices. De plus, Dom Bellot a employé presque exclusivement deux types d’arcs dans ses constructions, selon le matériau choisi. Ainsi, la brique sera utilisée pour édifier des arcs paraboliques et des arcs en chaînette, dont le tracé reprend la courbe que dessine tout naturellement une chaîne suspendue par ses deux extrémités. Quant au béton, sa forme rationnelle se prête à la construction de l’arc polygonal, arche décomposée en lignes droites mais en harmonie avec la courbe elliptique (Ibid.,32-46). 

Dom Bellot, dont l’architecture se distingue par une grande logique constructive et un usage expressif des matériaux, doit beaucoup à l’architecte français Viollet-le-Duc, farouche partisan des principes rationalistes décodés de l’architecture gothique. De plus – quoique le moine constructeur n’en fasse jamais mention dans ses écrits –, il est probable qu’il a également été influencé par l’architecte catalan Antonio Gaudi. Des éléments de convergence sont en effet décelables entre l’œuvre de Gaudiet celui de Dom Bellot : la brique que l’un et l’autre emploient principalement comme matériau de base, la polychromie et la lumière que tous deux exploitent comme matériau de création
(Ibid., 25-32).



L’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus, œuvre de fidélité 

Né en 1904 à Beauport, élève au Petit Séminaire puis à l’École des beaux-arts de Québec de 1924 à 1930, Adrien Dufresne s’intéresse très tôt à l’architecture religieuse. En 1926, il écrit à Dom Bellot pour lui demander conseil en cette matière : c’est le début d’une correspondance suivie entre le moine bâtisseur et le jeune Dufresne. Dom Bellot lui envoie des cartes postales et des photographies ainsi qu’un album comprenant plans, coupes, élévations de plusieurs de ses œuvres. Dès le premier contact avec Dom Bellot, Adrien Dufresne est conquis par cette architecture et en adopte d’emblée les idées de base. En 1930, il obtient une bourse de voyage en Europe ; il rencontre Dom Bellot qui lui fait visiter son atelier ainsi que plusieurs de ses églises et sanctuaires. De retour à Québec, Adrien Dufresne et Edgar Courchesne, autre architecte québécois disciple de Dom Bellot, feront connaître l’architecture dom-bellotiste par le biais d’expositions et d’articles dans différentes revues et journaux. 

L’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus, un des monuments les plus représentatifs du style Dom Bellot au Québec, marque les débuts d’Adrien Dufresne dans la conception d’édifices religieux. Selon Nicole Tardif Painchaud, « c’est une architecture logique et sincère qui tient compte à la fois des nécessités cultuelles, climatiques et économiques de la région » (Ibid., 66). 

L’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus est construite en rase campagne dans une plaine bordée d’arbres. Malgré sa forte croissance, cette paroisse de Beauport est encore aujourd’hui isolée du reste de la ville et conserve son aspect villageois. À l’extérieur, l’église est remarquable par sa simplicité. Pour des raisons d’économie, Dufresne choisit comme matériau la pierre des champs légèrement colorée de Beauport, renforçant son allure rurale et rustique qui ne manque pas de charme. De l’ardoise de deux tons, bleu et noir, avec une frise vert olive, recouvrait originellement le toit. Le bardeau d’asphalte qui la remplace reprend les motifs d’origine. La façade, pourvue d’un porche en saillie avec un toit moins pentu que celui de la nef, crée une impression d’harmonie selon un procédé cher à Dom Bellot. Le relief du porche, la croix en pierre surmontant le pignon et le rythme créé par la disposition des cinq baies au-dessus du portail animent cette façade. La statue de la patronne de la paroisse qui couronne le trumeau du portail constitue le seul élément de décor. L’unique clocher, de forme trapue, terminé par une flèche pyramidale, se déploie de façon massive au-dessus du toit. Les saillies extérieures des murs-gouttereaux qui percent le toit et forment de grandes lucarnes triangulaires ne sont pas des gestes gratuits ou fantaisistes mais un moyen ingénieux de contrebuter la poussée des arcs intérieurs à peu de frais. Ces saillies correspondent à l’épaisseur des arcs doubleaux qui reçoivent ainsi de la lucarne un supplément de poids pour mieux résister aux poussées latérales. Dufresne a emprunté cette solution à l’église Sainte-Thérèse de Gouédic, construite en 1931 à Saint-Brieuc, en Bretagne, par un autre disciple de Dom Bellot, James Bouillé (Bergeron, 1987, 142). Entre les contreforts, les murs sont percés d’une série de petites fenêtres groupées trois par trois et coiffées d’arcs brisés. 

Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus est une petite église au plan simple de forme rectangulaire, comportant un porche qui abrite d’un côté le baptistère et de l’autre l’escalier conduisant à la tribune. L’unique nef longitudinale de 14,5 mètres de largeur est composée de 6 travées et coupée dans le sens de la longueur par une série d’arcs en chaînette. Elle est dépourvue de colonnes, ce qui permet aux 750 fidèles pouvant y prendre place de se rassembler en un seul groupe et de voir facilement le prêtre à l’autel. Autres caractéristiques de ce plan : les bras du transept sont peu saillants, le chœur est à chevet plat et la sacristie, placée à gauche du chœur, peut se transformer en chapelle d’hiver. 

« L’extérieur est le reflet de l’intérieur »
(Painchaud,1978, 68).

La forme intérieure a été proportionnée selon un système de triangulation : l’ensemble de l’édifice, de même que chacune de ses parties, s’inscrit dans un triangle ayant la même ouverture d’angle, soit 63°23’. Même si la nef est de dimensions modestes, afin d’en faciliter le chauffage, l’élan vigoureux des arcs doubleaux en chaînette communique à l’espace interne une ampleur empreinte d’une certaine majesté. La courbe des arcs, qui commence très près du sol, est agréable et sans brisure. Un jeu délicat de motifs géométriques de briques de quatre couleurs, le chamois, le gris, le rouge et le noir, accentue la courbe des arcs doubleaux et forme la presque totalité du décor intérieur sans recourir à la sculpture ornementale ni au vitrail. Le plafond est soutenu par des pannes et des chevrons. L’éclairage naturel provenant des fenêtres latérales est dirigé grâce au plein des arcs qui s’engagent dans la nef. 

Dufresne, qui en est alors à ses premières armes, prend soin de consulter son maître lorsqu’il élabore les plans de cette église, et le bénédictin fera part de son appréciation publiquement, louant la justesse des proportions et la primauté de l’effet d’ensemble sur les détails. « Tout est équilibré, tout est simple » (Dom Bellot, 1947, 32-40). L’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus possède donc toutes les caractéristiques du dom-bellotisme : triangulation, arcs paraboliques et étroite union de la couleur avec la forme. Acclamée par la critique de l’époque, qui y voit « une symphonie de granit et de brique » (Vézina, 1937, 23-24, 33), cette construction simple, économique et rationnelle d’Adrien Dufresne reste un jalon de l’architecture religieuse du XXe siècle. Dans cette église et dans celles qui suivront, Dufresne veut être de son temps et de son pays. À cette fin, il cherche à appliquer une doctrine nouvelle, celle de Dom Bellot. Par contre, aucun des édifices qu’il conçoit n’est un pastiche des œuvres de son maître. Si des formes plus ou moins similaires à celles de Dom Bellot se retrouvent dans ses réalisations, c’est qu’il travaille selon les principes du bénédictin, mais en les interprétant d’une façon personnelle et conforme aux besoins des Québécois et du clergé local. Dufresne sera incontestablement le plus fidèle et le meilleur disciple de Dom Bellot au Québec.



Le monument fortement ébranlé 

Dans les années 1980, des problèmes de structure commencent à se manifester à l’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus. À part quelques fissures dans les joints des parois de brique à l’intérieur et de la pierre à l’extérieur, le problème le plus sérieux concerne l’affaissement de la dernière arche de la nef sous le poids du clocher. Insuffisamment dimensionnée pour supporter cette charge supplémentaire, l’arche présente des fissures et des déformations importantes. Suivant l’avis d’un ingénieur en structure, on décide de consolider cette arche à l’aide d’un support métallique venant s’appuyer sur les colonnes déjà existantes qui portent le jubé. On opte pour cette structure d’acier apparente en raison de son coût peu élevé. Malgré sa présence incongrue dans la nef et son aspect peu esthétique, cette « béquille » évoque avec franchise sa fonction de supplément au support, ce qui est compatible avec la logique de la structure existante. 

Le 25 novembre 1988, lors du tremblement de terre qui secoue tout le Québec, la structure déjà fragile de l’église est fortement ébranlée. De nombreuses fissures sont relevées dans les grands arcs et dans la façade principale supportant le clocher. L’église est condamnée à la suite de la visite d’ingénieurs, selon qui elle constitue un danger pour la population, les arcs pouvant s’effondrer à tout moment. La paroisse n’est pas préparée à faire face une telle éventualité : elle n’a pas les moyens d’entreprendre les travaux de consolidation nécessaires. 

Le hasard a fait en sorte que le séisme a frappé dans une paroisse où le nombre de fidèles se maintient et même s’accroît, contrairement à maintes autres paroisses du Québec, contraintes de fermer leurs églises. Avec l’augmentation du nombre de fidèles, due à la croissance de ce quartier de Beauport, les réparations et la réouverture de la petite église s’avèrent prioritaires, malgré le peu de fonds dont on dispose. Après deux ans de fermeture et une campagne de financement, le groupe d’ingénieurs-conseils Solivar dépose un rapport prescrivant la consolidation des arches en brique et la suppression du clocher. C’est à la suite de ce rapport que la firme d’architectes Drolet Zérounian est invitée à participer au projet. 

En raison de la faible marge de manœuvre qu’offre le budget très limité, la sauvegarde des arches en brique, fortement endommagées par le séisme, ne sera pas possible : leur consolidation est techniquement trop compliquée et coûterait trop cher. La solution proposée par les architectes et acceptée par le client consiste à doubler les arches par une structure en acier, en suivant leur forme pour ainsi supporter leur poids. Pour des raisons de sécurité/incendie, cet élément structural en acier doit être ensuite recouvert d’un matériau en harmonie avec le style de l’église. C’est spécifiquement sur cet aspect, c’est-à-dire l’habillage de la structure, que les architectes Jean-Claude Zérounian et Daniel Denis seront mis à contribution. 

Le matériau choisi pour revêtir la structure en acier est un enduit de polymère de deux teintes différentes (le beige et le beige rosé) avec de fines insertions rappelant la couleur originelle de la brique rouge. Ce matériau, importé d’Angleterre, contient des agrégats de pierre, de granit et de quartz lui donnant une texture plus riche qu’un simple matériau uni et une brillance différente selon l’intensité de la lumière qui l’atteint. Les architectes choisissent ces couleurs claires à la demande de leur client, qui veut par la même occasion éclaircir la nef, les couleurs de la brique d’origine étant trop foncées. Au plafond de l’église, les panneaux de couleur très sombre soutenus par des pannes sont repeints avec le même beige que les arcs doubleaux, ce qui contribue également à éclaircir le grand volume. 

En plus d’augmenter l’importance des arcs, cette intervention a considérablement modifié leur apparence parle choix des matériaux et des couleurs. Toutefois, ce qui est le plus regrettable, c’est que les caractéristiques fondamentales de l’église n’ont pu être respectées : les principes rationalistes de Dom Bellot et d’Adrien Dufresne qui unissaient étroitement structure et ornementation n’existent plus. Le clocher de l’église, avant tout symbole et repère de ce lieu de culte, n’a pas été reconstruit, enlevant ainsi beaucoup de caractère au bâtiment. Selon l’architecte Jean-Claude Zérounian, ces interventions peuvent être discutables, mais il n’y avait guère d’autres choix possibles pour assurer la survie de l’église avec un budget si serré (500 000 $). Ce manque de ressources est en grande partie responsable de la faible marge de manœuvre laissée aux intervenants. Avec des moyens plus substantiels, l’architecte avoue qu’il aurait envisagé d’autres solutions peut-être plus respectueuses de la conception originelle. Dans un projet où la plus grande partie du budget a été allouée à la structure et où la contribution des architectes est restée bien mince, on a perdu une bonne partie de l’intégrité architecturale du bâtiment. 

On retrouve donc encore ici le problème des coûts élevés reliés à la restauration du patrimoine moderne. Une structure comme celle de l’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus ne se répare pas de la même manière qu’une charpente en bois traditionnelle, où l’on peut facilement remplacer certaines pièces. Une arche en brique forme un ensemble monolithique où les poussées latérales sont très fortes. Il est impossible d’y enlever des sections sans compromettre tout l’ouvrage, et des injections de béton ou de résine demeurent des opérations fort coûteuses et encore très peu éprouvées dans ce genre de consolidation. 

Rouverte en décembre 1990 pour la messe de minuit, l’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus est encore fréquentée par les nombreux fidèles de la paroisse. Dans ce sens, elle a eu plus de chance qu’une autre église conçue par Adrien Dufresne en 1946-1948, celle de Notre-Dame-de-la-Paix à Québec, fermée en 1980. Et malgré tout, l’église de Sainte-Thérèse-de-L’Enfant-Jésus reste un jalon de l’architecture religieuse du XXe siècle.Une valeur patrimoniale significative la désigne.



Martin Dubois

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