Église Notre-Dame-de-Grâce

Arrondissement de La Cité
605, rue De Mazenod



La division de la paroisse Saint-Sauveur en 1924 donne naissance à celle de Notre-Dame-de-Grâce. Dans un territoire assez restreint, elle compte alors 750 familles, soit quelque 4 000 paroissiens. La fabrique achète un terrain situé entre la rue Colbert et la côte Sauvageau, le cap et la rue Arago ; mesurant 25 mètres de largeur sur 119 de profondeur, il accuse une forte dénivellation. L'ancienne brasserie Fox Head, accolée au cap, est réaménagée pour servir de théâtre et de salle paroissiale dès 1924.

Comme elle dispose de peu de moyens, la paroisse compte édifier une église sans nécessairement s'engager dans des dépenses considérables. La fabrique choisit deux amis du curé Édouard-Valmore Lavergne pour en préparer les plans : l'abbé Jean-Thomas Nadeau et le notaire Gérard Morisset. Les deux hommes s'intéressent à l'architecture religieuse en tant que champ théorique, et même s'ils ne sont pas architectes, ils n'hésitent pas à s'engager dans la pratique, ce qui leur vaudra des démêlés avec l'Association des architectes de la province de Québec.

Ayant néanmoins obtenu carte blanche du curé et des marguilliers, l'abbé Jean-Thomas Nadeau exprime clairement ses intentions : À la hauteur du premier étage des maisons, la façade dominera du haut du perron les rues avoisinantes. Elle frappe d'abord par la détermination bien arrêtée là comme dans tout le reste de l'édifice d'ailleurs, d'ignorer les prétendues lois de la symétrie absolue. Ce qu'on a voulu faire, c'est une construction conforme aux lois de la logique, pas trop coûteuse, à l'usage de ceux qui y entendront les offices et non pour la satisfaction de ceux qui déambulent par les chemins.

Les plans de l'équipe Nadeau-Morisset sont acceptés en février 1925 et le chantier s'ouvre en mai suivant. L'église, bénite le 2 mai 1926, a coûté au total 117 000 dollars, une réelle prouesse pour l'époque. Par mesure d'économie, on reporte à plus tard la réalisation de plusieurs pièces de mobilier ; certaines d'entre elles ne seront livrées qu'en 1940.

Le bâtiment de Nadeau et Morisset est d'une conception tout à fait nouvelle au Québec. Les architectes commencent en effet par créer un espace intérieur, d'où découle l'aspect extérieur. Ce parti pris les amène à travailler laborieusement au plan de l'église, comme à la distribution de l'espace intérieur.

En plan, l'église adopte la forme d'un rectangle allongé mesurant 59 mètres sur 23. La nef divisée en trois vaisseaux compte sept travées ; les bas-côtés, proportionnés par rapport à la nef, sont deux fois moins larges que celle-ci. L'imposant sanctuaire occupe trois travées, c'est-à-dire le tiers de la surface de l'église, en plus d'une abside polygonale. Réservées à l'origine aux choristes et à l'orgue, de petites salles fermées par des grilles ouvragées en bois trouvent place derrière les autels latéraux. Au revers de la façade, l'entrée est surmontée d'une tribune ouverte. D'un côté, la tour loge un vestibule, tandis que de l'autre, la nef secondaire se termine par une chapelle destinée aux fonts baptismaux. L'église est basse et longue, et ses proportions, selon Nadeau et Morisset, empruntent à celles des cathédrales anglaises.

La vaste charpente du toit, soutenue par des piliers qui divisent l'intérieur, demeure apparente, de sorte qu'elle constitue la seule ornementation de l'église. En effet, au lieu de dissimuler la structure, les concepteurs ont mis en valeur les qualités expressives de la forme et des matériaux de cet assemblage. Ce parti révèle l'influence du mouvement rationaliste, selon lequel la forme et structure doivent ne faire qu'un et exprimer leur nature " vraie ". Jean-Thomas Nadeau écrit aussi : Un avantage de ce genre de couverture pour les nefs, c'est que son peu de pesanteur s'accommode de murs moins épais et qu'en plus se trouve du coup à éviter l'épineuse question des arcs-boutants et des contreforts. C'est encore de permettre la suppression du triangle vide que forme l'espace inscrit entre le toit et la voûte ordinaire des églises et par conséquent de diminuer la hauteur d'un édifice tout en lui conservant son maximum d'élévation à l'intérieur. C'est de la construction de peuple pratique, descendant de marins et charpentiers normands, regardant sur la dépense, visant à l'économie.

L'ornementation intérieure tient essentiellement au mobilier, dont les plans ont été dressés minutieusement par Gérard Morisset, adepte de la sculpture sur bois " pour laquelle tant des nôtres sont si heureusement doués ". La sculpture des bancs, de la balustrade, des autels et des grilles du chœur s'harmonise avec le bois de la charpente et, ensemble, toutes ces boiseries contrastent sur les surfaces blanches et unies des murs. La qualité de l'espace doit aussi à la présence des vitraux (plutôt des verres colorés) qui, selon Jean-Thomas Nadeau, ne doivent pas tant servir à raconter des histoires qu'à créer une " impression de poésie religieuse, de calme reposant et de sérénité recueillie ".

Le volume extérieur de l'église surprend par sa sobriété et son rationalisme implacable. La façade est dominée par une seule tour massive, d'où l'aspect imposant du clocher. Du côté opposé, la chapelle baptismale s'exprime clairement dans la projection de son abside polygonale vers l'extérieur. Dans le détail, la construction présente également peu de saillies, éléments que les concepteurs jugent inappropriés au Québec, " où la gelée saccage les sculptures sur pierre ou sur bois ".

Nadeau et Morisset ont cherché à créer un édifice " fait pour le milieu dans lequel nous vivons ", qui soit le " reflet de la physionomie de notre pays ", tout en demeurant une église fonctionnelle " adaptée aux pratiques et aux nécessités locales ". Aujourd'hui, on peut lire le monument comme le manifeste d'un nouvel art sacré au Québec, signé par un groupe de religieux et de jeunes laïcs désireux d'actualiser l'expression architecturale de l'Église.



Luc Noppen et Lucie Morisset

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