Église Notre-Dame-des-Victoires

Arrondissement de La Cité
Place Royale



L'église Notre-Dame-des-Victoires s'élève sur le site de l'Abitation construite par Samuel de Champlain en 1608. Rebâtie en pierre en 1624, l'Abitation sert ensuite de " magasin du roy " jusqu'à ce qu'un incendie la détruise en 1682. L'année suivante, le gouverneur et l'intendant concèdent à l'évêque une partie de l'emplacement du " Vieux magasin " pour y édifier une chapelle et un presbytère. L'un des murs du magasin entre d'ailleurs dans la construction de l'église : la paroi latérale nord de la nef repose en effet sur le mur de façade du bâtiment de 1624. Des fouilles archéologiques ont permis de retrouver, devant la façade, l'une des tourelles d'angle et plusieurs objets provenant du Vieux magasin. C'est pour évoquer ces traces qu'on a inscrit dans le pavage de la place, effectué en 1990, le plan des murs et de la tourelle mis au jour et qui sont conservés en sous-sol.

En réponse aux nombreuses requêtes qui lui sont adressées en vue de doter la basse-ville d'un lieu de culte, l'évêque de Québec consent en 1681 à la construction d'une chapelle qui doit " servir d'aide à la paroisse ". Il s'agit en fait d'une desserte de la paroisse Notre-Dame, dans la haute-ville, où l'église-cathédrale occupe un emplacement privilégié mais difficile d'accès en hiver. L'incendie de la basse-ville en 1682 semble devoir favoriser le projet puisque les terrains sont vacants et le Vieux magasin plus ruiné que jamais. Mais à défaut de titres clairs, la reconstruction du quartier commerçant, au lendemain de l'incendie, génère une foule de conflits. Si bien que l'édification d'une chapelle dont la façade dominerait la place du marché n'est entreprise qu'en 1687.

L'architecte Claude Baillif dresse les plans de l'édifice et signe le marché de maçonnerie. Il entreprend d'abord la construction des murs longitudinaux et du chevet plat. Une partie des pierres provenant de la démolition du Vieux magasin sert aux travaux. Les murs se déploient en direction de la place et leur course s'interrompt, selon les termes du contrat, à 15 mètres du chevet ; là, " au bout des dites murailles seront laissées des pierres d'attente " en vue d'une reprise ultérieure des travaux. C'est que des difficultés viennent contrecarrer l'achèvement de l'édifice : le manque de fonds et un terrain trop exigu pour ériger le portail. Ces obstacles surmontés, surgit un nouveau problème l'année suivante : le droit de vue d'un propriétaire voisin empêche la réalisation de la façade. À ce moment, l'édifice est allongé de trois mètres pour porter sa longueur totale à 19 mètres et les travaux s'arrêtent là. Une couverture et une façade temporaires complètent l'ouvrage.

Entre-temps, l'église change deux fois de nom. Placée sous la protection de l'Enfant Jésus, lors de la pose de la première pierre en 1687, la chapelle de la basse-ville adopte le nom de Notre-Dame-de-la-Victoire après la déroute de l'amiral William Phipps en 1690. Vingt et un ans plus tard, le naufrage de la flotte anglaise commandée par l'amiral Hovenden Walker entraîne une autre modification : l'église reçoit alors son appellation définitive de Notre-Dame-des-Victoires. Notons toutefois que la paroisse Notre-Dame-des-Victoires ne sera érigée que beaucoup plus tard, en 1944.

En 1723, l'architecte et maître maçon Jean Maillou conclut un marché pour la construction du portail. Il complète la nef en portant sa longueur totale à 24 mètres, et érige un portail sur la nouvelle ligne de façade. L'année suivante s'ajoutent la chapelle Sainte-Geneviève et une maison destinée au sacristain. Le programme s'achève en 1733 par la construction d'une sacristie, située à l'angle de la rue Sous-le-Fort et de la ruelle des Pains-Bénits (autrefois Sainte-Geneviève). Cette dernière cédera la place à la sacristie érigée en 1873 d'après les plans de l'architecte Louis Amiot. Elle est d'ailleurs toujours en fonction.

La nouvelle façade de Jean Maillou comporte un œil-de-bœuf, un portail sculpté et des niches. Son architecture simple ne retient que des éléments significatifs et faciles d'exécution, tels les niches et le portail, posés directement sur le pignon maçonné du gros-œuvre. On sait que le projet initial de Baillif, avec qui Maillou a fait son apprentissage, prévoyait une façade plus élaborée, rehaussée d'ordres classiques et divisée en deux étages par un entablement. De cette conception classique, Maillou retient cependant l'idée d'une façade dépourvue de clocher ; en effet, le clocher, petite structure à deux tambours superposés, s'élève à la croisée du transept, là où Baillif l'avait fait installer en 1689.

Le 9 août 1759, l'église est détruite à la suite du bombardement de la basse-ville. Il n'en reste plus que des murs calcinés, comme le montre une gravure de Richard Short. Jean Baillairgé, maître charpentier, rétablit la sacristie en 1762 et s'emploie dès l'année suivante à relever l'église de ses ruines. La reconstruction s'échelonne sur plusieurs années pour atteindre son terme en 1766.

Réalisés dans des conditions difficiles, les travaux exécutés par Jean Baillairgé n'ont guère embelli l'édifice. Aussi, vers 1800, Notre-Dame-des-Victoires fait-elle piètre figure sur la place du marché. Cédant aux pressions de nombreux paroissiens de la basse-ville, la fabrique de Notre-Dame de Québec décide en 1816 de procéder à la réfection totale du monument, tâche dévolue à François Baillairgé. Il s'agit de réduire la hauteur - et donc l'angle - du pignon, d'abaisser les murs gouttereaux et de dresser une nouvelle charpente. Ainsi abaissée, la façade s'orne d'un œil-de-bœuf supplémentaire et les niches latérales du portail sont ajourées de sorte que l'intérieur dispose d'un meilleur éclairage. Pour compléter l'ouvrage, un petit clocher vient surmonter la façade.

Après avoir résisté à trois reprises (en 1824, 1833 et 1854) aux pressions des résidents qui souhaitent sa démolition pour agrandir le marché de la basse-ville, Notre-Dame-des-Victoires est à nouveau le théâtre d'un chantier important, entre 1858 et 1861. L'architecte Joseph-Ferdinand Peachy conçoit alors les plans d'une rénovation extérieure qui inclut un nouveau clocher (qui coiffe toujours le pignon de la façade), un parvis et une clôture de fonte.

En 1929, l'église est classée monument historique, en même temps que la vieille maison des jésuites de Sillery et le château Ramezay, à Montréal. La Commission des monuments historiques les considère à l'époque comme les trois monuments les plus anciens du Québec, d'où l'octroi d'un statut prévoyant leur protection. Cette année-là, des travaux considérables de consolidation sont menés par l'architecte Raoul Chênevert : le plancher de l'église est construit en béton et les fondations de même que les murs du sous-sol sont stabilisés.

Notre-Dame-des-Victoires est restaurée en 1967, sous la direction de Pierre Mayrand, dans le cadre du projet de restauration de Place-Royale qui débute. L'objectif de cette campagne de travaux est de restituer le cachet français du monument. L'opération s'est malheureusement faite de façon intuitive, avant qu'une étude sérieuse n'établisse la genèse du monument et n'en retrace les multiples transformations.

L'intérieur actuel de l'église, réalisé par plusieurs élèves de Thomas Baillairgé, dont Raphaël Giroux, remonte aux années 1854-1857. La fausse-voûte a été plâtrée par John O'Leary de manière à imiter un ouvrage de maçonnerie. Les ornements sculptés ont alors cédé la place à des motifs architecturaux, comme les larges doubleaux à caissons. Immédiatement en-dessous, l'entablement joue un rôle de véritable support. Le retable présente en outre un intérêt certain : parcourue par la corniche, l'arcade principale de l'arc de triomphe s'élève très haut, créant une impression de monumentalité où l'on reconnaît bien la manière de Raphaël Giroux.

Le maître-autel qui s'appuie au retable a été réalisé en 1878 par David Ouellet, sculpteur et architecte de Québec. Par son ornementation, ce meuble évoque l'architecture des châteaux et des forts, pour symboliser les deux victoires que commémore le nom de l'église.

À l'occasion du bicentenaire de l'église, en 1888, on y effectue quelques travaux d'embellissement. Une nouvelle chaire et un nouveau banc d'œuvre remplacent le mobilier de 1854, et le peintre-décorateur Jean-Marie Tardivel orne le retable ainsi que la voûte d'une série de fresques relatant l'histoire de l'église et de la ville.

Notre-Dame-des-Victoires conserve plusieurs œuvres d'art intéressantes. Parmi les tableaux, il faut signaler : l'Annonciation de Louis-Augustin Wolff, artiste d'origine allemande venu au Canada avec l'armée britannique, peinte en 1765-1766 d'après une gravure d'une œuvre du peintre français François Lemoine, et l'ex-voto de L'aimable Marthe, œuvre anonyme réalisée en 1747 selon le vœu du capitaine Maurice Simonin. Mentionnons également deux œuvres européennes provenant de la collection Desjardins : l'Élévation de la croix (copie d'après Pierre-Paul Rubens), acquise en 1817 et restaurée en 1834 et 1851, ainsi que la Montée au calvaire (copie d'une gravure de Bénézit Huret, graveur français), acquise en 1817 et agrandie par François Baillairgé.

Le tabernacle de la chapelle dédiée à sainte Geneviève, attribué aux sculpteurs Levasseur, date des années 1724-1730. Enfin, un ex-voto suspendu à la voûte de la nef représente le Brézé, navire venu au Canada en 1664. Avant l'incendie de 1759, il ornait la nef de la cathédrale.



Luc Noppen et Lucie Morisset

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