Église Saint-Cœur-de-Marie

Arrondissement de La Cité
530, Grande Allée Est

Fermée au culte depuis 1997



La paroisse Saint-Cœur-de-Marie, créée le 5 mai 1918, est prise en charge par les pères eudistes. Elle s'établit temporairement dans la chapelle du Bon-Pasteur, lieu de culte que fréquentent déjà les habitants du secteur. Le père Dagnaud, curé de la paroisse, est originaire de Rennes. Aussi commande-t-il les plans d'une église à l'ingénieur et architecte français Arthur Régnault, qui a déjà à son actif plusieurs dizaines d'églises alliant modernité et régionalisme breton. Il semble que ce soient les plans de l'église Sainte-Jeanne-d'Arc de Rennes (partiellement érigée en 1915 et terminée en 1953) que Régnault ait envoyés à Québec. Sur place, l'architecte Ludger Robitaille, jeune diplômé en architecture de l'École polytechnique de Montréal, a pour tâche d'adapter le projet au site et au contexte.

Avant le début des travaux, en mai 1919, il faut démolir une dizaine de maisons situées sur l'emplacement choisi, chose qui ne s'est encore jamais vue à Québec et qui rend compte des moyens considérables dont dispose la nouvelle paroisse. Les fondations de l'église sont mises en place en juin, puis le mur de granit de Rivière-à-Pierre s'élève ; on y insère des pierres calcaires de Deschambault pour encadrer les ouvertures et souligner les arcs. En mai 1920, des ouvriers venus de New York s'affairent à construire la voûte, le bâtiment étant déjà couvert.

Régnault a dessiné un bâtiment dont la nef est couverte par deux voûtes sphériques, dérivées des coupoles érigées dans l'ouest de la France aux XIe et XIIe siècles. Ces églises françaises sont inspirées par les grands monuments de la chrétienté orientale (architecture byzantine), qui, eux, ont pris modèle sur les basiliques d'empereurs romains (comme la basilique de Constantin du Forum). On comprend dès lors que ce type de construction soit qualifié de " romano-byzantin " et qu'il traduise en quelque sorte l'essence de la chrétienté en évoquant l'Église à ses débuts.

L'église de la Grande Allée mesure 49,5 mètres sur 22,5 et sa vaste nef est fermée par une abside en cul-de-four. Les deux coupoles sont supportées par trois paires de piliers dans lesquels on a ménagé de petites chapelles. Alors que l'architecte propose de construire la voûte en béton, on opte plutôt pour la brique. Le curé note l'intérêt des nombreux visiteurs qui demandent à découvrir ce chantier d'un type nouveau. Il en fait d'ailleurs la description suivante : La voûte vaut la peine d'être observée. Elle est faite, en-dehors des arcs doubleaux, de trois couches de brique séparées par un épais lit de ciment. Les deux couches extérieures sont en briques rouges, l'intérieur en briques blanches. C'est la partie visible de la voûte et, comme la cuisson a donné à la brique blanche des tons très variés, allant du blanc mat au rouge feu, il en résulte une remarquable richesse de couleurs. L'une des faces de la brique blanche est striée; en montrant alternativement ses deux faces, on augmente les jeux de lumière, au bénéfice de la beauté. En fait, la structure est érigée sur des cintres.

Pour cette technique, qui imite scrupuleusement celle des voûtes romaines appareillées en opus reticulatum (briques posées en chevrons), Robitaille prend modèle sur l'Amity Baptist Church à Brooklyn (New York), que les architectes Rossiter et Wright viennent d'achever. Afin d'établir les voûtes de Saint-Cœur-de-Marie, on fait appel à l'entrepreneur new-yorkais Gustavino, qui en a réalisé de semblables dans le hall de l'immigration d'Ellis Island (1916). Son père, Rafael Gustavino, arrivé aux États-Unis en 1881, avait importé de Catalogne (Espagne) cette technique très ancienne, connue des musulmans.

À l'extérieur, l'église se veut un fidèle reflet de ses dispositions intérieures. À l'exemple des basiliques romaines, la présence d'une coupole permet de ménager dans les murs latéraux de larges fenêtres cintrées qui rythment toute la travée. En fait, on a l'impression que toutes les façades sont formées de grands arcs, remplis au bas par une paroi de pierre, au haut par une paroi de verre. Et parce que la basilique romaine ou les thermes romains ont aussi inspiré la conception des grands halls des gares, on a quelquefois comparé l'architecture de l'église Saint-Cœur-de-Marie à celle d'une gare, précisément en raison de ces grandes arcades.

À côté de ce volume, composé avec un souci rationaliste évident, la tour et son couronnement sont, à première vue, étonnants. Du reste, le curé a pris soin de faire cet avertissement : " les tours dérouteront, n'oublions pas que nous sommes en plein byzantin ". C'est en effet de cela qu'il s'agit : l'église se veut à la fois moderne, au sens où l'entendent les architectes du mouvement rationaliste, mais aussi néobyzantine. Dans cet esprit, l'architecte Régnault avait créé en Ille-et-Vilaine (Bretagne) plusieurs tours néobyzantines qui, prétendait-il, interprétaient en langage du XIXe siècle les clochers bretons.

Avec l'église Saint-Cœur-de-Marie, Arthur Régnault a donc transposé à Québec les caractéristiques d'un mouvement régionaliste qui souscrit à la modernité tout en soulignant la spécificité bretonne en ce début du XXe siècle. Il est en outre fort étonnant que ce projet ait emprunté une technologie tout aussi moderne que séculaire, mise en œuvre à New York. Mais pouvait-il en être autrement pour cette artère prestigieuse qu'était la Grande Allée des années 1920 ?

Quant à la décoration intérieure, le plan général est dû à l'architecte Guido Nincheri, de Montréal, qui coordonne le travail de plusieurs artistes. Le maître-autel en marbre blanc est l'œuvre de l'atelier Jobin et Genois, de Québec. Les grandes verrières du côté de l'épître exploitent les thèmes de la Nativité et de l'histoire du culte au Sacré-Cœur de Jésus et au Saint-Cœur de Marie. On y reconnaît saint Jean Eudes regardant la Vierge, ainsi que des figures de saints et de saintes dévoués au Sacré-Cœur : saint Jean, saint Augustin, sainte Mechtilde, saint François d'Assise, sainte Marguerite-Marie. Les verrières du côté de l'évangile représentent l'Assomption de la Vierge, l'introduction de la dévotion au Saint-Cœur de Marie au Canada par Mgr de Saint-Vallier et Catherine de Saint-Augustin, entourés eux aussi de plusieurs saints. Au-dessous de ces quatre grandes verrières, on en dénombre vingt plus petites. Du côté de l'épître, elles représentent les principaux prophètes, tandis que du côté de l'évangile on retrouve le buste des patriarches. Les vitraux du sanctuaire sont consacrés à la Vierge et à l'Eucharistie. Tous ces vitraux proviennent de l'atelier de la maison O'Shea, de Montréal. L'orgue a été fabriqué chez Casavant et Frères à Saint-Hyacinthe.

La fête de Noël 1921 est célébrée dans la nouvelle église, qui reçoit la bénédiction solennelle le 6 février 1922 en présence des notables de la ville, dont Louis-Alexandre Taschereau, paroissien et premier ministre du Québec. L'église Saint-Cœur-de-Marie a connu un chantier important : en 1942, le soubassement est réaménagé pour accueillir une chapelle, selon les plans de l'architecte Pierre Lévesque. Le même architecte dessine en 1944 une nouvelle sacristie et salle paroissiale, construite quatre ans plus tard à l'arrière de l'église, du côté de la rue Berthelot.

L'historique maison Bois-Jolliet érigée en 1834, qui logeait le presbytère en 1918, a été entièrement reconstruite en 1961. Depuis le début des années 1980, le presbytère et le centre paroissial abritent des logements en copropriété.



Luc Noppen et Lucie Morisset

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